Chères amies, chers amies,

Vous trouverez ici les liens vers les deux passionnantes interventions de l’anthropologue Geremia Cometti sur la RTS (8 mai 2019), concernant la crise écologique, le réchauffement climatique et les phénomènes de migration qui leur sont liés, mais aussi concernant ses recherches sur les Qu’eros du Pérou.

https://www.rts.ch/audio-podcast/2019/audio/l-invite-du-5h-6h30-premiere-partie-geremia-cometti-ethnologue-et-specialiste-des-questions-climatiques-25045787.html

https://www.rts.ch/audio-podcast/2019/audio/l-invite-du-5h-6h30-deuxieme-partie-geremia-cometti-specialiste-des-questions-climatiques-en-rediffusion-25060593.html

Geremia Cometti est anthropologue, membre du LinCS, Faculté d’ethnologie de l’Université de Strasbourg. Spécialiste de l’anthropologie de la nature, ses travaux s’intéressent aux conséquences du changement climatique, de l’industrie extractive, de l’agriculture et de l’élevage intensifs, sur les sociétés humaines. Ils s’attachent à décrire les relations que les groupes humains entretiennent avec leurs environnements. Geremia Cometti élabore sur les apports de l’anthropologie de la nature de Philippe Descola (1).

Pour plus de détails sur ses activités, ses travaux et ses publications:

https://ethnologie.unistra.fr/formations/enseignantes/enseignantes-sur-poste/geremia-cometti/

Ici une passionnante vidéo présentant son livre sur les Q’eros: Lorsque le brouillard a cessé de nous écouter’ Changement climatique et migrations chez les Q’eros des Andes péruviennes, Bern, Berlin, Bruxelles, Frankfurt am Main, New York, Oxford, WienPeter Lang, 2015.

NOTES

(1): Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.

Chères amies, chers amis,

J’aimerais vous informer de la sortie du passionnant dossier sur la question « Les dispositifs de l’objet, aujourd’hui », sous la direction de Patrick Martin-Mattera (psychologue et psychanalyste, UCO Angers) (1) et Olivier Douville (psychanalyste, psychanalyste, Maître de conférences des Universités et directeur de publication de la revue Psychologie Clinique) (2), dans la revue Psychologie clinique (nouvelle série, n°55, 2023/1, EDP Sciences).

Quatrième de couverture: « Ce numéro de Psychologie clinique interroge les dispositifs de l’objet aujourd’hui : objet reste, déchet et rebut, fétiche ou relique, objet d’amour ou objet de haine ; quels sont les aspects actuels du rapport à l’objet qui caractérisent notre condition humaine au regard des enjeux psychologiques, sociaux, anthropologiques, spirituels ? Se dessineront ainsi des articulations possibles entre objet du fantasme, objet de la demande de l’Autre et objet de la pulsion.
Les textes de ce numéro se déploient autour d’une modernité qui se présente ici surtout comme le prolongement d’un éternel malaise dans la civilisation, saisi par le questionnement sur le statut actuel de l’objet, dépendant des dispositifs qui lui donnent forme et fonction. »

Plusieurs textes dans le dossier étudient la question de l’objet lathouse, à la suite de ce qu’en a dit Lacan, concernant les oeuvres d’art dans le monde numérique, le management contemporain, la toxicomanie, le racisme et le capitalisme dans le Brésil contemporain.

J’aimerais rappeler que l’objet lathouse a été défini par Lacan (3), et que c’est une question élaborée par Patrick Martin-Mattera et Alexandre Lévy (4) (5). Comme l’écrivent Patrick Martin-Mattera et Olivier Pitel dans leur article « Dispositif de monstration et rapport à l’objet: des lathouses au virtuel dans l’oeuvre d’art » dans ce numéro de Psychologie clinique: « avec la notion de lathouse, Lacan reconsidère la conception de l’objet dans le contexte de la fin du XXe siècle, où les discours du capitalisme et de la science mènent au stade ultime d’un impératif de jouissance immédiate qui jamais ne trouve à s’épuiser. Les lathouses sont des objets portés à un impératif de consommation immédiate, un pousse-à-consommer qui est aussi un pousse-à-jouir accessible au meilleur prix » (6).

Dans ce dossier, concernant les dispositifs de l’objet, il est aussi question de la relique et du fétiche, de la névrose actuelle, de l’adolescence, et de la désubjectivation dans les situations extrêmes.

Pour la présentation de ce numéro par Patrick Martin-Mattera et Olivier Douville, voir https://www.cairn.info/revue-psychologie-clinique-2023-1-page-5.html

Pour l’accès en ligne au numéro: https://www.cairn.info/revue-psychologie-clinique-2023-1.htm

NOTES:

(1) Patrick Martin-Mattera est psychologue, psychanalyste, Professeur à l’Université Catholique d’Angers, membre du laboratoire RPPsy. De lui, je citerai ici son très important livre Théorie et clinique de la création. Perspective psychanalytique, Anthropos-Economica, 2005. Pour plus de détails sur ses publications: https://recherche.uco.fr/user/151/publications-chercheur-annee.

(2) Olivier Douville est psychanalyste, Maître de conférences des Universités et directeur de publication de la revue Psychologie Clinique. De lui, je citerai ici son fort fécond ouvrage, entre psychanalyse et anthropologie, Les figures de l’autre. Pour une anthropologie clinique, Dunod, 2014. Pour plus de détails sur ses travaux, voir https://www.olivierdouvile.com/

(3) J. Lacan, Le séminaire XVII (1969-1970), L’Envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991.

(4) Patrick Martin-Mattera et Alexandre Lévy, « Le  »concept » de lathouse dans l’oeuvre de Jacques Lacan. Implications psychologiques, cliniques et sociales », Bulletin de psychologie, n°550, p.311-319. Article accessible en ligne: https://www.cairn.info/revue-bulletin-de-psychologie-2017-4-page-311.htm?ref=doi

(5) Alexandre Lévy est psychologue, psychanalyste, Maître de conférence à l’Université Catholique d’Angers, membre du laboratoire RPPsy. De lui, je citerai ici l’ouvrage collectif qu’il a codirigé (avec David Bernard), Pas de limites? Approche psychanalytique de la vie moderne, Presses Universitaires de Rennes, 2021. Pour plus de détails sur ses publications: https://recherche.uco.fr/user/146/publications-chercheur-annee

(6) p. 43.

Vous trouverez ici le texte lié à mon intervention du même nom à la très belle journée d’études « Pratiques et contre-pratiques de l’autorité » du 30 mai 2023, à la MISHA de Strasbourg. Cette journée a été organisée par l’Amicale étudiante de philosophie, avec le soutien du CRePhac et de la Faculté de Philosophie de l’Université de Strasbourg[1].

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J’aimerais dans cette intervention élaborer sur ce que la psychanalyse peut selon moi dire de l’autorité et de la transmission aujourd’hui.

Avant d’en venir à cette question, j’aimerais faire quelques rappels nécessaires sur la psychanalyse. La psychanalyse, envisagée de manière freudo-lacanienne[2], déploie une technique d’écoute et de parole spécifique, liée à la règle psychanalytique. Je rappelle que dans cette règle, le sujet associe librement, il dit ce qui vient. Freud parle pour cela d’ « Einfall ». Ainsi, en psychanalyse, tout énoncé linéaire, logique, narratif, est désorganisé. Ce au profit de l’insistance sur le geste d’énonciation, sur le dire dans son caractère surgissant, d’événement, créateur. C’est cela le symbolique tel que l’a éclairé Lacan, quelque chose de créateur, pas autre chose – et certainement pas un ordre social normatif. Bref, en psychanalyse, ce n’est pas la thématique de la parole qui compte, mais la forme, la structure, la dynamique créatrice de la parole, du discours.

Pour faire un parallèle, les pensées philosophiques de Nietzsche, d’Adorno ou de Levinas – aussi dans leurs formes fragmentaires pour les deux premiers – rejoignent cette exigence de se centrer sur le geste d’énonciation créateur. Je souhaiterais aussi évoquer la superbe réflexion d’Adorno sur la poésie d’Hölderlin comme paratactique, scandée par des vides[3]. En effet, chez Hölderlin, plus largement dans la poésie moderne, il y a quelque chose de cela dans la parole analytique. Je parlerai plus loin de la réflexion d’Adorno sur Hölderlin.

Du coup, dans la cure, se déploie une parole constamment bifurquante qui fait se lever une dynamique discursive créatrice. En ce sens, la psychanalyse vise à produire des bougés discursifs chez le sujet, ainsi qu’un changement de sa parole dans le sens de la créativité de parole. Il en va là pour le sujet de la capacité de de produire de nouveaux mots, de nouveaux signifiants, ou de nouvelles significations de mots qui sont anciens pour lui. De nouvelles perspectives aussi. Fondamentalement, c’est sur ces sauts de parole créatifs que la psychanalyse travaille. Pour que le sujet se centre en fait sur la forme – la structure – de sa parole, plus que sur la signification des énoncés. Afin de porter attention – point fondamental – à l’ambiguïté, l’équivocité, la « surdétermination » (Freud) du dit, comme du dire. Et à déployer cette poéticité de la parole – dont le rêve est l’expression comme l’a montré Freud[4]. Afin de rendre sa parole plus créative.

Je ne sais si vous avez déjà essayé de pratiquer l’analyse de rêve, sur une feuille libre, même en dehors de la cure. Il s’agit d’associer librement, à partir de chaque élément énoncé précédemment. Alors la parole se déploie en étoile, elle échappe à toute linéarité, elle déploie des énoncés latents, inconscients, qui habitent le psychisme du sujet, derrière le contenu manifeste, conscient. Et, déployée dans la cure, cette forme spécifique de parole ouvre à une autre forme de discours, qui va permettre pour le sujet la découverte de la forme, de la structure, de sa parole. Ici, l’on retrouve l’omniprésence de la sexualité bien sûr, mais ce n’est pas là-dessus que j’insisterai aujourd’hui.

Joue dans la cure l’écoute de l’analyste. Celle-ci permet que se fasse jour et soit reconnu, dans la parole du sujet, son désir inconscient, présent dans les mots clés – dans les signifiants – de sa parole, qui sont chargés de ce désir. C’est bien ce désir, lié à l’ambiguïté, l’équivocité, la surdétermination, la poéticité spécifique de la part latente, inconsciente, de la parole du sujet, que la cure cherche à faire lever. Pratiquement, cela permet que ce désir enrichissant la parole et la vie se déploie dans les actes et paroles du sujet, de manière énigmatique, mais créatrice. Car cela ouvre le sujet à une créativité qu’il n’avait souvent pas encore, ou pas autant. La psychanalyse rend le sujet énigmatiquement créatif, en parole, en acte, existentiellement. Elle rend la dynamique de parole du sujet, et son existence, plus créatrices en ce sens.

Mais c’est aussi la dimension d’énigme du désir du sujet, habitant et structurant sa parole de manière latente, que la psychanalyse amène à appréhender et à accepter. Car sur le fond, l’inconscient, je ne peux le comprendre ni l’épuiser, même si je peux en appréhender certains éléments pour plus de créativité. D’ailleurs, mes élans amoureux, amicaux, existentiels, intellectuels, professionnels, ne me sont-ils pas énigmatiques ? Sais-je pourquoi je suis attiré par quelqu’un ou quelque chose, pourquoi je le désire, ou je l’aime ? non, juste, cela me parle, je ne sais de quoi, mais cela me parle. Eh bien l’inconscient, le désir inconscient, c’est cela, ce « cela me parle ». Qu’il s’agit de laisser déployer en son énigme.

Aussi avec le risque que cela implique. Qui est le risque de la singularité du désir qui se dit, puisqu’alors je m’écarte des demandes de mon environnement. Des tutelles que celui-ci veut parfois ou souvent m’imposer.

Ce « cela me parle », je tiens à le préciser, n’est pas arbitraire éthiquement. Car le désir inconscient enrichissant la parole et la vie, montre l’expérience analytique, eh bien il nait du renoncement pulsionnel[5]. Et le désir a ceci d’éthique que, dans son déploiement, il régule créativement la vie pulsionnelle et sa satisfaction, évite sa décharge directe – particulièrement de la destructivité liée à la vie pulsionnelle, contre soi ou contre l’autre -, dans le déploiement dialectique de la créativité et du symptôme[6]. Bref, il en va là d’une éthique créative, qui ouvre à une régulation créative car sublimée des pulsions, et non d’une morale répressive[7].

Cette éthique ouvre aussi à l’accueil de l’autre, de l’autre comme sujet autre, hors de toute logique névrotique de contrôle, voire pire, de toute logique de pouvoir, de maîtrise. Il en va là, loin de la morale et du surmoi moraliste, d’une éthique de la créativité, de la créativité désirante. Je tiens juste à préciser que, si Lacan a ouvert la réflexion sur l’éthique de la psychanalyse, sur cette question éthique de l’accueil de l’autre, je me réfère particulièrement à Lucien Israël ou à Winnicott. Malgré leurs immenses apports, particulièrement concernant la dimension tragique de la subjectivité et du collectif, Freud et Lacan ne sont pas allés jusque-là. L’idée d’un accueil de l’autre en tant qu’autre sujet leur est restée lointaine, sans doute du fait du pessimisme existentiel lié à leur conservatisme politique, ce qui leur fait le plus souvent contre-investir tout progressisme (8). Ce que Lucien Israël et Winnicott, dans leur optimisme tragique, ne font pas[8]. Il reste que concernant Freud et Lacan, il faut préciser que leur pessimisme – comme leur conservatisme – est dialectique: qu’il s’oppose à tout déclinisme, de la même manière que la dimension fécondement irritante de leurs pensées s’oppose au discours courant normopathe et à son hypnose de l’optimisme indemnisant (9) – auquel j’essaie d’opposer pour ma part un optimisme tragique.

Je parlais de Lucien Israël. J’aimerais rappeler que Lucien Israël est un analyste élève de Lacan qui a permis que dans l’Est de la France la psychanalyse freudo-lacanienne est solidement implantée. Et qui s’est donné le droit d’être infidèlement fidèle  – pour parler comme Derrida – à Lacan. J’aimerais aussi évoquer son grand livre, qui est d’ailleurs un excellent livre d’introduction à la psychanalyse sous sa forme solidement créative : Boiter n’est pas pécher[9].

Ainsi, dans la cure analytique, contrairement à d’autres thérapies plus adaptatives, par l’interprétation, l’analyste ne donne pas la signification ultime d’un mot, au contraire il cherche  à aider le sujet à élaborer créativement, à déployer dans sa parole, plus d’ambiguïté, d’équivocité, de surdétermination, de poéticité, de désir, pour que cela se déploie dans son discours, sa vie psychique, ses actes, son existence. Comme le dit mon ami Nicolas Janel, l’interprétation analytique est ainsi une désinterprétation[10]. Ce qui implique que l’analyste ne déploie pas un savoir de surplomb, depuis une position d’autorité.

Et ceci étant mis en place dans la cure, le sujet alors peut faire plusieurs choses : il peut revenir sur l’histoire des mots qu’il énonce et sur l’histoire de la forme de sa parole dans son environnement. Oui, il peut revenir sur leur signification dans la parole de son environnement, revenir aussi sur la forme de sa parole, et de la parole dans son environnement. Ce pour que sa parole à lui, par rapport à celle de son environnement, se singularise[11], se charge de désir, se fasse créative, se charge de nouveau, de nouveaux signifiants, ou d’une écoute nouvelle des mots importants dans son discours ou dans le discours de son environnement. Pour toujours rendre sa parole – en lien au signifiant – plus ambigüe, surdéterminée, poétique, riche symboliquement. Plus créativement désirante. Et sa vie, aussi, plus créativement désirante. Et éthiquement désirante – avec ce que cela implique de l’accueil de l’autre dans son altérité, son énigme, son geste, son désir, sa créativité.  

Dans la cure encore, cela passe par le repérage de ce qui dans la parole du sujet, et dans celle de son environnement, relève de l’ évitement du désir – de la défense contre le désir, plus ou moins massive. Cette défense est d’ailleurs liée à la tendance narcissique au contrôle dont je vous parlerai plus loin. Liée aussi aux demandes de l’environnement. Qui amènent à laisser son désir de côté, le plus souvent.

Bref, Freud a montré l’existence de la réalité psychique en plus de la réalité extérieure. Mais c’est aussi la réalité discursive que la psychanalyse permet de prendre en compte – Freud en premier lieu, et Lacan plus encore après lui. Cette réalité discursive dont, d’une autre manière, les sciences humaines nous parle tant – Foucault en 1er lieu[12].

Et tout ça, cela implique que l’analyste, dans son écoute, ses interventions, n’est pas en position d’autorité mais d’écoute. Qu’il refuse la position d’autorité. C’est un point important. D’ailleurs, le psychanalyste n’est aussi pas en position d’autorité, parce que ne prend pas de décision pour le patient. Par exemple à la différence du médecin.

Plus encore, l’expérience analytique montre que, dans le déploiement de sa parole, le patient croit et croira toujours quelque part, dans son fantasme narcissique, que l’analyste est le détenteur d’un savoir – voire du pouvoir – sur son désir inconscient. Que l’analyste est une autorité au sens fermé du terme. Eh bien dans la cure, il s’agit – c’est d’ailleurs là l’apport de Lacan contre Freud – d’amener le sujet à se dégager de ce fantasme de savoir. J’aimerais préciser que cette autorité de savoir que le sujet érige dans son fantasme, Lacan, l’appelle d’ailleurs le « Sujet Supposé Savoir ».

En ce sens, contre le fantasme comme piège de la croyance en une autorité, la cure vise le fait que le sujet reconnaisse, appréhende quelque peu – énigmatiquement, dans l’écoute analytique – son désir inconscient. Alors comme le dit Lacan, le sujet s’autorise de son désir[13]. Et du coup il n’a plus besoin d’ériger une autorité fantasmatique qui saurait ce qu’il en est de son désir inconscient. Bref, le sujet, pour s’autorise de son désir, doit mettre en crise toute autorité.

Car personne, aucune autorité, ne peut savoir ce qu’il est en du désir inconscient, ni l’autre, ni soi. Le désir inconscient, on peut le métaphoriser, le dire, et donc le (re)créer, ou l’écouter et l’interpréter, et ainsi le reconnaître (en une réflexivité où, comme le dit Lacan, « la raison peut faire du poids »), et l’appréhender, pour le libérer et libérer sa force éthiquement créatrice – discursivement, dans les actes que l’on pose, existentiellement, dans le lien à l’autre. Pas le comprendre, dans une maîtrise de savoir, en position d’autorité.

Plus encore, il s’agit aussi, dans la cure, concernant ce fantasme d’une autorité de savoir, de le déconnecter d’un scénario de pouvoir si ce scénario existe. La psychanalyse se positionne par définition contre le pouvoir.

Pour détailler ce point, le fantasme narcissique –  imaginaire en termes lacaniens – qui habite interminablement chaque sujet (y compris l’analyste, mais celui-ci sait dialectiser ce fantasme) est aussi un fantasme de contrôle de ce qui échappe au sujet. C’est-à-dire un fantasme de contrôle du réel au sens psychanalytique : la mort, le sexe ; ou encore de contrôle des difficultés internes et externe, ou encore de sa détresse fondamentale, et surtout donc son désir inconscient.

Bref, lorsque je parle de symbolique, de l’imaginaire et du réel, j’élabore sur ce triptyque génialement inventé par Lacan pour nous orienter dans la pratique psychanalytique.

Ceci est important car tout sujet qui parle cherche toujours quelque part, en son narcissisme, à se protéger du réel, à le contrôler. C’est quelque chose d’humain. Le désir inconscient est inéluctablement énigmatique, et existence est difficile ; cela est bien compréhensible – même si à élaborer.

D’ailleurs, en philosophie, Nietzsche a insisté sur la part d’illusion inéluctable chez le sujet, pour faire face au tragique de l’existence ; mais aussi et sur le fait que cette inéluctable part d’illusion, il s’agit de la traverser mais non de croire faire disparaître. Eh bien la psychanalyse va dans ce sens.

Bref, tout sujet subjectivé a toujours un narcissisme, un imaginaire en termes lacaniens, c’est-à-dire une tendance au contrôle. Et il s’agit, dans la cure, non de la nier, cette tendance narcissique humaine au contrôle, mais de la lire dans la parole du patient, de la reconnaître et ainsi d’éviter qu’elle s’enkyste en une tendance à la maîtrise. Il s’agit dans la parole analytique de faire en sorte que ce fantasme narcissique – comprenant donc en son noyau, comme l’a montré Lacan, la croyance en une autorité de savoir – soit traversé, perlaboré, que le sujet le repère, le dialectise le plus possible, en désactive en bonne partie l’effet. Pour que le sujet accède à une plasticité psychique, une capacité de mise en crise de soi. De « penser contre soi », comme dit Sartre. Bref, dans la cure, au niveau du changement de la forme de parole du sujet, il s’agit d’aider le sujet à mettre en place une capacité de plasticité psychique, liée à la créativité de sa parole. Et que cette plasticité psychique et cette créativité de parole perdurent elle pour toujours déjouer le plus possible l’interminable tendance narcissique au contrôle.

Plus encore, ce que montre la cure, certes de manière contre-intuitive, c’est que, comme le dit Nietzsche dans ses termes à lui, à un certain niveau,  l’existence de ce narcissisme est même à souhaiter, pour pouvoir le dialectiser. Car alors le sujet existe en tant que sujet, lorsqu’il essaie de se protéger du réel. Si le sujet n’existe pas comme sujet, s’il n’a pas de narcissisme, il est au contraire plongé dans le réel – et désubjectivé. En effet, j’aurais dû dire tout de suite que tout sujet a une tendance au contrôle, mais aussi que cette tendance peut : soit être narcissique, névrotique, subjectivée, si le sujet est subjectivé ; soit relever de la logique de maitrise totale, si le sujet est désubjectivité, sans narcissisme et sans désir, et cherche à tout maitriser. Dans ce dernier cas, il n’y pas vraiment, dans la parole du sujet, de subjectivité, pas de désir ou de symbolique, pas de narcissisme ou d’imaginaire non plus. Pour prendre un exemple, Trump, contrairement à ce qu’on dit, en ce sens, est un sujet qui n’a pas de narcissisme, il est juste totalement désubjectivé, conformiste. Et désubjectivant. Il parle un discours collectif sans sujet, et donc sans narcissisme et sans désir. La conflictualité entre narcissisme et désir, allant d’ailleurs toujours de pair – et la psychanalyse visant à dialectiser le narcissisme et la tendance au contrôle pour laisser se déployer le désir créatif.

Mais j’en reviens au fantasme narcissique, chez le sujet subjectivé. Donc, quelque part ce fantasme narcissique, cette tendance au contrôle, persistera toujours. Car, subjectivement, le symptôme du sujet renvoie au fantasme narcissique, à la tendance au contrôle du sujet. Et le symptôme, marque de singularité, marque de défense singulière, ça ne disparait pas. A un certain niveau, pour que la subjectivité singulière du sujet existe – que le sujet ne soit pas désubjectivé, il faut du symptôme. La psychanalyse fait l’éloge du symptôme, contre les thérapies plus adaptatives qui refusent la singularité du sujet, et donc son symptôme.

Ici, ce que propose la psychanalyse, c’est une conception dialectique du narcissisme et du symptôme, de reconnaître l’existence du narcissisme, de traverser le narcissisme ; et donc aussi de travailler à traverser par la parole le symptôme lié au narcissisme ; bref de dialectiser le symptôme – même s’il y aura toujours  heureusement du symptôme. La psychanalyse, c’est en ce sens déployer créativement une plasticité psychique et discursive, une capacité de mise en crise de soi, de pensée contre soi, de changer de discours[14] ; c’est en ce sens travailler à assouplir le symptôme, la tendance au contrôle, et plus largement les mécanismes d’évitements ; c’est, comme dit Lacan, savoir y faire avec son symptôme, de manière créative. Et non pas nier le symptôme, ou la tendancea au contrôle et les mécanismes d’évitements du sujet, comme le font le scientisme et les thérapies plus adaptatives.

D’ailleurs, pour élaborer sur cette question, concernant le scientisme contemporain dans le champ des thérapies et plus généralement, Lacan les a très bien repérés, en parlant de ce qu’il appelle le « service des biens »[15].  Ce afin de qualifier la grande machinerie scientifique et économique, mais aussi discursive et psychique, dominante dans nos sociétés – en même temps, ajouterais-je, qu’il existe aussi des interstices, des niches ou des espaces institutionnels ou collectifs qui y échappent. Dans ce service des biens, le sujet est pris dans tout un système de tutelles – au pluriel –, discursives et psychiques, auxquelles on lui demande de s’adapter, de se soumettre, dans une servitude volontaire. Ce qui produit des éléments de désubjectivation – ou la « vie abîmée » au sens d’Adorno[16]. Car, dans nos sociétés modernes, aujourd’hui comme hier, nous avons bien à faire, et Lacan qui a fait l’éloge des recherches de Foucault le sait bien, à un système de tutelles discursives et psychiques. Celui-ci enserre les sujets, et le collectif, déploie un véritable rejet de la parole, une véritable « logophobie » (Foucault) et désubjective massivement – malgré quelques niches et quelques espaces plus ouverts[17]. Et il érige d’ailleurs une forme spécifique, contemporaine, d’autorité au sens fermé du terme, de direction de parole – de direction de conscience, dirait Foucault[18]. Et ce système de de pouvoir, de tutelles discursive et psychique, il s’agit, dans la psychanalyse ou plus largement, de le reconnaître afin d’essayer d’ouvrir des interstices ou même des espaces subjectivants.

Et, dans mon optique, le psychanalyste essaie, s’il le désire, d’aider le sujet à écouter le discours allant dans le sens de ces tutelles, discours dans lequel il est pris, et il essaie de l’aider à se dégager de ce système de tutelle. Cette écoute du ou des discours collectifs, particulièrement ceux allant dans le sens de la mise sous tutelle, par l’analyse et dans la cure, cela aide le sujet se positionner singulièrement par rapport à ceux-ci, et donc à se subjectiver.

Sachant que ce système de tutelles contemporain va avec une normativité patriarcale, androcentrée, hétéronormative et binaire[19], mais aussi mettant en place le clivage ou le dualisme humain/non-humain[20]. Plus encore, ce système de tutelles produit de nos sociétés modernes un type de sujet désubjectivé et isolée, sans lien – je dirais : sans lien de parole désirant. Sur ce point, d’ailleurs, j’aimerais rappeler qu’Horkheimer et Adorno insistent largement, en qualifiant ce sujet adapté au système de tutelles de la modernité, de « monade », désubjectivée, désingularisée, coupée de tout lien, et privé de parole et de lien de parole[21]. Bref, la parole et la vie psychique de ce sujet adapté aux systèmes de tutelle sont fondées sur la maîtrise – et non l’accueil. Ce qui va avec une conception du savoir en termes de pouvoir.

Mais j’en reviens à la traversée du narcissisme et du symptôme, qui est une question clé. Pour cela – et pour aider le sujet à se dégager du système de tutelle -, en amont, il s’agit dans la cure, par la qualité de l’écoute de l’analyste, elle-même désirante, elle-même fondée sur le désir inconscient, sur le désir de désir (Lacan) de l’analyste, elle-même créative, éthique, accueillante et plastique, elle-même soucieuse des défenses de l’analyste, il s’agit donc que la parole du sujet permette la mise en crise, et la dialectisation, de cette tendance au contrôle qui ne cesse de revenir. C’est en ce sens que le psychanalyste ne peut avoir une position d’autorité. Il est un appui temporaire, c’est tout. Et un passeur, en ce qu’il transmet une technique.

Plus largement, la parole du sujet, dans ce processus analytique, met aussi en crise toute autorité, et plus encore toute tutelle.

Plus encore, Lacan, dans son débat avec Freud et certains élèves de Freud, a voulu insister sur le fait que le sujet n’est pas tant dépendant de ses parents en tant qu’autorités, mais dépendant, comme il le dit, du symbolique, du signifiant, des mots de son environnement, de la forme de parole de son environnement. Car cette prise en compte de la dépendance par rapport aux mots, au signifiant, au symbolique, cela ouvre au fait de prendre en compte, je dirais, le caractère dialectique de la transmission en ce qu’elle est discursive et psychique. Ici il me faut dire, concernant ce caractère dialectique de la transmission, que Lacan nous permet d’appréhender les choses ainsi. Il a insisté sur le fait que le sujet est dépendant du symbolique, du langage en ce qu’il est symbolique, et même qu’il doit en être dépendant pour exister comme sujet, qu’il doit être inscrit dans le symbolique pour pouvoir après cela mobiliser, dans sa parole, ce qu’il appelle le trésor du signifiant. Justement le sujet doit être pris dans la symbolique, être inscrit dans lui, pour pouvoir élaborer de manière désirante, subjective, le langage en ce qu’il est symbolique, de manière créatrice. Ce qui s’oppose au fait d’être pris de manière désubjectivée dans une autre relation au langage, elle désubjectivée, qui fait que le sujet parle un discours collectif verrouillé, fermé, sans symbolique, sans subjectivité, sans créativité, sans désir inconscient, sans éthique. Ici le sujet est juste un membre anonyme de la « majorité compacte », pour évoquer la belle expression de Freud.

Bref, dans son enfance, le sujet a besoin que son environnement, ses parents, le monde des adultes, l’inscrive dans le symbolique – entendu comme créateur, et non pas comme un ordre social, normatif. Car, comme y insiste Lacan, le niveau du symbolique n’est pas celui du social – qui existe, et que, je dirais, nous devons prendre en compte, mais sans rabattre le symbolique sur le sociale ni le social sur le symbolique.

Alors, inscrit dans le langage en tant que symbolique, le sujet peut pour parler – conflictuellement, créativement et dans son symptôme – mobiliser ce que Lacan appelle génialement le « trésor du signifiant ». Je tiens à préciser que cette mobilisation du trésor du signifiant n’est pas le fait d’un acte de parole conscient: la parole du sujet, mais aussi son désir, sont bien plutôt pris dans les mots, dans la forme de parole et de son environnement. Dans la cure, le sujet est amené à le constater et à l’accepter. Et à parler depuis cefte prise, cette inscription, pour l’approfondir et l’ouvrir de manière créative.

Plus encore, les parents ou les adultes, qui transmettent – s’ils y arrivent – le symbolique, le langage, inscrivent le sujet dedans, sont-ils à ce niveau en position d’autorité ? Non pas.

Certes, à un certain niveau, en ce qu’ils décident pour l’enfant, ils sont en position d’autorité. Mais au niveau dont je parle, de la transmission, ils ne sont pas en position d’autorité mais ils sont des passeurs d’une transmission symbolique – que ce soit dans leur créativité – de parole, symbolique -, ou dans leur symptôme. Le symptôme étant une marque de désir, de subjectivité singulière existante mais non encore déployée ; et le symptôme est en cela, je le répète, opposé à l’adaptation toujours privée de symptôme, toujours marquée par un rejet de la subjectivité.

Sachant que, à un autre niveau, dans les relations intergénérationnelles, les parents inscrivent aussi leurs enfants dans leur faille discursive et psychique, dans leur part d’évitement ; mais aussi que la jeune génération travaille toujours dans cette faille, dans l’évitement des anciennes générations. En ce sens, la transmission du symbolique par l’ancienne génération est justement nécessaire pour que la jeune génération puisse élaborer cette faille de cette ancienne génération, et même si possible dialectiser la faille, ou sortir de la faille de l’ancienne génération. Pour que le sujet puisse créer, depuis son propre désir, sa propre vie, sa propre manière d’y faire avec son symptôme, en élaborant le trésor du signifiant qui a été transmis. Car le sujet, si sa parole se fait sa créative, reprend les mots de son environnement pour les ouvrir à la nouveauté de son désir singulier – en se positionnant par rapport à ce qu’a voulu son environnement pour lui. Au contraire, si sa parole est fermée, eh bien sa parole est prise dans les mots de son environnement – en ce qu’ils sont fermés.

Ici encore, du point de vue du symbolique, on le voit, le parent ou l’adulte, s’il arrive à déployer une transmission symbolique, est plus un passeur, en plus d’être l’inéluctable vecteur d’une faille. Il est plus un passeur qu’une autorité.

Sur cette question de l’autorité, j’en reviens à Freud. Pour une partie de sa pratique et de sa pensée, conflictuelle et pour tout dire contradictoire même si géniale, Freud était encore, comme l’a éclairé Lacan[22], largement pris dans le paradigme patriarcal, mettant l’autorité, et une autorité fort directive, au centre de son discours. Freud croyait en la nécessité d’un père fort, comme il dit. En ce sens, dans la cure, il était souvnt très directif, il prenait souvent le patient dans un face à face narcissique, « imaginaire » en termes lacaniens. Où il était le père, l’autorité érigeant son savoir psychanalytique (tel qu’il se le représentait), auquel le patient devait se soumettre. Avec les conséquences, je dirais, patriarcales, androcentrées et héténorormatives, binaires et dualistes, de cela. Ce même si par ailleurs il a fondé les bases permettant de faire de la psychanalyse une pratique subjectivante et s’il aussi élaboré des éléments de sortie du patriarcat, de l’androcentrisme, de l’hétéronormativité, de la binarité, du dualisme humain/non-humain.

Car, je l’ai dit, sur cette question de l’autorité comme plus généralement, Freud est contradictoire, et sa parole est conflictuelle. En effet, il a fécondement différencié la psychanalyse et le travail culturel de l’hypnose, de la logique autoritaire, à la fois hypnotique et mimétique, dont il a étudié les ressorts en ce qui concerne la psychologie des masses[23]. De plus, il a fécondement critiqué ce qui dans le social –  en premier lieu pour lui la religion – relève de la recherche d’un refuge dans un giron paternel[24]. Et puis, il a fécondement insisté sur le fait que la traversée du complexe d’oedipe (qui consiste dans le fait que le sujet a un objet premier et doit connaitre un tiers qui l’oriente vers le monde) et l’élaboration subjective de la sexualité par l’enfant fondent le mouvement du sujet vers l’indépendance, l’autonomie, par rapport aux figures parentales. En ce point, très exactement, Freud parle en effet d’ « orientation autonome dans le monde ». Je le cite : « les recherches sexuelles de ces premières années sont toujours solitaire ; elles représentent un premier pas vers l’orientation autonome dans le monde et éloignent considérablement l’enfant des personnes se son entourage » [25]. Bref, Freud parle ici des éléments d’autonomie que le sujet met en place dans son enfance, pour pouvoir s’autonomiser plus tard. C’est une question que je reprendrai avec Winnicott plus loin.

Ainsi Freud est-il conflictuel, comme tout sujet subjectivé. Nous sommes ici dans les contradictions de Freud, dans son symptôme. Qu’il n’a pas assez traversé, malgré tout le travail qu’il a effectué. Chaque sujet subjectivé, plus encore créateur, est conflictuel, a ses angles morts, Freud le premier.

Plus encore, je me demande si ce ne sont pas tous les créateurs (en psychanalyse, philosophie, etc.) de la société massivement patriarcale qui nous a précédé (car je considère que nous sommes nous dans une société où le patriarcat, pour existant, est mis en crise), qui ne sont pas pris dans la contradiction suivante. Celle entre d’un côté leur inscription dans le patriarcat et dans son directivisme, et de l’autre le mouvement fondamentalement créatif, subjectivant, de leur pensée, qui contredit et traverse ce directivisme.

Face à Freud, Lacan s’est explicitement opposé à la dimension très directive, patriarcale, de sa pratique et de sa pensée. Il a insisté sur la fonction symbolique paternelle – ce que de nos jours je préférerais appeler la fonction symbolique tierce, au regard des nouvelles configurations d’orientation sexuelle et de famille. Et ce geste, Lacan l’a mené pour désactiver la figure narcissique, imaginaire, du père, que l’on trouve chez Freud et largement dans le mouvement psychanalytique jusqu’à nos jours, relevant d’un narcissisme patriarcal non traversé.

Bref, c’est fondamentalement contre ce primat freudien de l’autorité que Lacan a construit cette pratique et cette théorie en termes de créativité de la parole ou de symbolique, de narcissisme ou d’imaginaire, et de réel. Pour déployer donc son triptyque Symbolique-Imaginaire-Réel.

Plus encore, même si Lacan n’a pas parlé du psychanalyste comme « passeur », ce qu’enseigne Lacan implique que le psychanalyste est lui aussi un passeur, une forme spécifique de passeur. Insister sur ce point permet que l’analyste ne prenne pas – comme Freud et nombre de ses élèves – le patient dans une relation d’autorité, dans une croyance narcissique et névrotique (comme chez Freud) en l’existence d’une autorité de savoir (soi-disant psychanalytique), de contrôle du désir inconscient. Ou pire (et ce n’est pas le cas de Freud !), dans une logique plus psychotique et désubjectivée que la névrose (où il y a symptôme subjectif), d’une autorité de maîtrise générale sur soi, les autres, le monde : autorité autoritaire, et même paranoïaque. En une paranoïa adaptée socialement.

Car, pour faire un saut, je dirais que, au niveau du fonctionnement collectif, le leader autoritaire est en effet lié au service des biens en ce que le discours de ce leader est inscrit dans un fonctionnement social et un discours collectif paranoïaques. Ce comme le montre génialement Lucien Israël dans son grand livre Boiter n’est pas pécher – entre autres en lecteur d’Adorno, de Foucault, de Levinas. Et ce discours collectif paranoïaque s’oppose massivement au symbolique, au langage comme symbolique, comme créatif, comme subjectif, comme singulier, comme désirant, comme au narcissisme comme porteur de symptôme singulier.

En même temps que, je le rappelle, le sujet, lorsqu’il parle de manière créative, reprend les mots de son environnement pour les ouvrir. Bref, si sa parole ouvre à des nouveaux signifiants, ceux-ci sont en même temps bien pris de quelque part, du trésor du signifiant ; ils sont transportés – « métaphorisés » au sens étymologique – autrement.

Bref, je dirais que la psychanalyse montre qu’au niveau inconscient – nous ne nous en rendons pas compte, mais nous le faisons – la parole, c’est comme la cuisine, on reprend toujours des recettes. Si la création a lieu dans la parole depuis un vide symbolique[26], la tabula rasa symbolique, elle, n’est pas à souhaiter dans la parole, comme dans la cuisine. Car si le cuisinier ne suit aucune recette, le plat est infâme. Et cela signifie que le sujet peut en venir à élaborer des recettes de manière personnelle, créative, en variant sur des recettes choisies ou reçues. Autrement dit, il y a là une autonomisation discursive et psychique possible, pour parler comme Lucien Israël – qui approfondit en ce point Freud. Ce qui implique aussi pour le sujet, dans l’histoire de sa parole toujours en train de se faire, de laisser chuter certains mots et certains discours, de faire le tri. D’abandonner les recettes qu’on lui a apprises, et qu’il faisait mécaniquement, mais dont il ne veut plus pour lui.

Plus encore, pour parler de ce que j’appellerais le mouvement dialectique de l’autonomisation discursive et psychique, je dirais ceci. Ce mouvement demande donc dans un premier temps l’inscription du sujet dans le langage comme trésor des signifiants, dans une transmission symbolique, discursive et psychique – ce qui va avec une dépendance par rapport aux personnes qui opèrent cette transmission. Ce qui demande en amont un passeur, qui a un désir de transmission symbolique : ce que Lacan appelle, je l’ai dit, en psychanalyse un désir de désir, un désir du désir du sujet.

Puis dans un deuxième temps, en s’appuyant sur cette inscription, le sujet peut élaborer subjectivement cette inscription, s’autonomiser, sortir de cette dépendance intersubjective, passer de l’hétéronomie à l’autonomie discursive et psychique, en reprenant de manière créative ce qu’il a symboliquement reçu, avec des éléments de saut créatif. Ce qui demande ici encore une figure qui fait appui, qui accepte ce geste d’autonomisation – et qui à ce niveau, par cette acceptation, se fait passeur, car il sait que c’est dans cette reprise subjective, cette infidèle fidélité que peut uniquement avoir lieu la transmission[27].

Sur cette question de l’autonomisation discursive et psychique, dans ses deux temps dialectiques, je voudrais citer Paul Celan. « Prends l’art avec toi pour aller dans la voie qui est le plus étroitement la tienne. Et dégage-toi »[28].

Et puis, pour évoquer deux grandes figures de l’histoire de la psychanalyse, Mélanie Klein et Donald Winnicott, j’aimerais aussi citer ce dernier. Ce dans une lettre à celle-ci, à laquelle il doit beaucoup, en même temps qu’il élabore ce qu’elle fait en se donnant le droit d’avoir son geste de critique de son apport là où il lui semble être problématique. Je cite Winnicott : « il est très important que votre travail soit reformulé par des gens qui font des découvertes selon une voie qui leur est propre et les présentent avec leurs propres mots. C’est de cette façon seulement que l’on gardera le langage en vie. Si vous stipulez qu’à l’avenir seul votre langage sera utilisé pour rapporter les découvertes des autres, alors le langage mourra. (…) Vos idées ne vivront que pour autant qu’elles seront redécouvertes et reformulées par des gens originaux, tant à l’intérieur du mouvement analytique qu’à l’extérieur[29]. »

Voilà en tout cas ce que je dirais déjà de la transmission, aussi donc en bonne partie avec Lucien Israël élaborant Lacan. Car Lacan ouvre fondamentalement à un trouage, à une détotalisation de l’héritage du langage, du signifiant, de la mémoire – de l’Autre comme symbolique, dirait-il.

Il reste que Lacan, malgré son apport fondamental, est lui aussi contradictoire. Il a aussi parfois déployé son apport dans une directivité problématique, particulièrement avec ses élèves[30] – ce que certains philosophes comme Foucault, Deleuze, Derrida, Castoriadis, ont critiqué à raison.

A ceci, j’aimerais ajouter que certains des élèves de Lacan, dont Lucien Israël, ont déployé un freudo-lacanisme qui reprendre l’apport lacanien en le dégageant de cette directivité lacanienne[31].

A mon sens la critique de cette directivité problématique Lacan, qui est un symptôme, nous permet en retour de mieux mettre en perspective son apport fomidable ; et au sein de cet apport, nous pouvons je pense relever le fait qu’il a solidement ouvert, dans la champ de la psychanalyse, la voie pratique et théorique, vers la singularisation – je dirais l’ « autonomisation » – discursive et psychique. Mais je dois repréciser de suite que c’est avec Freud et Lucien Israël que je parle d’autonomisation. En effet, Freud parle, je l’ai dit, de l’autonomie du sujet dans ses élaborations de sa sexualité, mais il parle aussi, par exemple, de l’autonomie du sujet, lorsqu’il développe l’idée (dans l’esprit des Lumières[32]) selon laquelle  les grands écrivains sont des « éducateur(s) et de(s) libérateur(s) des êtres humains », soucieux de l’ « avenir culturel de l’humanité »[33]. A la différence de cela, Lacan ne parle lui jamais d’autonomisation ni d’émancipation, il ne parle pas de liberté mais plutôt de « peu de liberté » –  ce qui implique tout de même un peu de liberté –; en même temps que pourtant, au fondement de son enseignement, il fait référence aux Lumières (sous leur forme féconde) et parle de singularisation du discours du sujet par rapport à l’Autre avec un grand A, comme discours collectif ambiant – ce qui selon moi va dans les faits quelque chose comme une autonomisation discursive et psychique !

Plus encore, en ce qui concerne les discours collectifs, il est vrai qu’il existe de manière courante tout un discours collectif de l’ « autonomisation » qui relève de la mise sous tutelle – comme l’ont relevé, avec Lacan, Adorno et Foucault. Cela se retrouve particulièrement dans le discours managérial contemporain[34]. Dans mes termes, je dirais que nous avons ici quelque chose comme une « pseudo-autonomisation » qui d’ailleurs rejette la dépendance première du sujet, et donc empêche toute transmission et toute autonomisation psychique et discursive.

J’ai dit que Lacan fait référence aux Lumières. Voilà ce qu’il avance dans le séminaire Ou pire : « Et dans (…) mes Écrits, vous le voyez (…) j’invoque les Lumières. Il est tout à fait clair que les Lumières ont mis un certain temps à s’élucider. (…). Contrairement à tout ce qu’on en a pu dire, les Lumières avaient pour but d’énoncer un savoir qui ne fût hommage à aucun pouvoir »[35]. Ici, Lacan insiste sur le fait que la psychanalyse telle qu’il la conçoit est une élucidation et une élaboration des Lumières – et une élaboration sur Kant qui écrit que « Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable »[36]. Or, il me semble que ce projet de sortie de la tutelle reste fécond, concernant les Lumières, même si la critique des Lumières – entre autres de leur évolutionnisme et de leur dualisme entre humain et non-humain – est nécessaire.

J’aimerais maintenant prendre un moment pour évoquer la pratique psychanalytique et la pensée de Lucien Israël. Que nous dit-il ? Dans la lignée de Freud (du Freud plus ouvrant), il nous dit que la psychanalyse ouvre à une séparation subjectivante d’avec les figures de transmission ou d’autorité, dont parentales. Mais aussi d’avec l’analyste – qui lui n’est pas une autorité.

En effet, à propos de la séparation, Israël, traite de manière très parlante de l’éthique de la psychanalyse et du fait que le psychanalyste doit justement avec l’analysant, dans son appui pour la dynamique psychanalytique, faire preuve d’une certaine humilité et ne pas se considérer comme la fin en soi du processus psychanalytique. Bien plutôt, il doit être au service du déploiement du processus psychanalytique, et donc de la subjectivation du psychanalysant. Pour élaborer cela dans mes termes, je dirais que le psychanalyste, et en premier lieu son désir, est un simple appui pour la subjectivation, qui pourra être abandonné le moment venu ­ -­ dans le mouvement dialectique de l’autonomisation discursive et psychique.

Plus encore, Israël parle bien d’ « autonomie »[37], tout en faisant l’éloge de l’individualisme de la culture occidentale (sous sa forme féconde) : « le mérite de notre civilisation est d’être une civilisation individuelle et subjective »[38]. Et en étant lucide sur la question du pouvoir : « dans notre civilisation, tout conspire au maintien d’une dépendance par rapport au pouvoir »[39].

Une question se pose alors concernant Israël : y a-t-il un auteur, en plus de Freud, qu’il a élaboré pour parler ainsi d’autonomie ? A mon sens, c’est Adorno, qu’il ne cite pas sur ce point, mais évoque ailleurs, particulièrement concernant ce que le philosophe allemand appelle la « personnalité autoritaire » – dans les Études sur la personnalité autoritaire – et où il évoque bien cette question de l’autonomie. D’ailleurs Adorno a développé une pensée rigoureuse de l’autonomie comme sortie de la tutelle – particulièrement dans « Education à la majorité »[40]. Opposée comme il le dit à tout le discours de la pseudo-autonomie qui en fait sert la mise sous tutelle. De la réflexion d’Adorno dans ce texte, je parlerai d’ailleurs plus loin.

Pour en revenir à la transmission qu’opère la pratique psychanalytique, je dirais que le psychanalyste transmet la technique psychanalytique et l’éthique en acte dans la cure, tels qu’il les élabore lui, le psychanalyste, pour que l’analysant les élabore à sa manière, dans son indocilité subjectivante, son infidèle fidélité.

D’ailleurs, le fait que le psychanalyste fasse preuve de plasticité, et pratique l’accueil de l’autre sujet dans son altérité, permet cela. Et, toujours pour élaborer sur le lien entre psychanalyse et philosophie, j’aimerais d’ailleurs ici insister sur le fait que sur cette question de l’accueil de l’autre sujet dans son altérité, Lucien Israël élabore explicitement Levinas[41].

Mais j’en reviens maintenant à Lacan. Car, pour essayer d’éclairer sur cette question de l’autonomie, j’aimerais maintenant parler d’un point précis du large débat de Lacan avec Marx. En effet, Lacan a parlé de l’inscription nécessaire du sujet dans le symbolique, dont je vous ai parlé plus avant, en termes d’ « aliénation ». A mon sens, il a ainsi voulu insister sur la dépendance du sujet par rapport au symbolique, sur la prise du sujet dans le signifiant, mais en même temps il a temps cherché à s’approprier polémiquement le concept marxiste d’aliénation – en même temps qu’il a mis au travail psychanalytiquement certains apports de Marx. Et à s’opposer de manière quelque peu conservatrice à toute réflexion – marxiste ou bien progressiste – sur l’autonomie. Pour ma part, je trouve assez malheureuse cette utilisation conservatrice du terme d’aliénation. Car cela vient plus obscurcir nos enjeux que les éclairer, et cela amène à mon sens Lacan ne pas pleinement voir la conséquence de son geste fondamental à lui : d’orienter la psychanalyse vers l’autonomisation, discursive et psychique, en ce que celle-ci a de dialectique, et est permise par une transmission véritable. En tout cas, c’est ainsi que j’interprète – dans le sens de ce que j’appelle un progressisme subjectivé[42] –  le geste de Lacan sur ce point.

J’ai donc parlé d’un certain conservatisme de Lacan. Mais tomme toujours chez lui, les choses ne sont pas unilatérales. Ce conservatisme est bien complexe. Il reste que ce conservatisme s’exprime paradigmatiquement lorsqu’il avance que la revendication sociale et culturelle des jeunes générations de son époque, dans le cadre de Mai 68 et plus largement, relève fondamentalement de la recherche d’une nouvelle forme de Maître. A ceci, je réponds avec mon ami Benjamin Lévy, qu’il existe des revendications problématiques, mais aussi des revendications désirantes[43].

J’aimerais maintenant en revenir à la dialectique de l’autonomisation discursive et psychique, Cette dialectique de l’autonomisation, elle peut se déployer dans la cure psychanalytique, mais aussi ailleurs. Et pour parler de cette autonomisation véritable en ce qu’elle est dialectique, j’ai plus avant cité Celan. Mais j’aimerais ici évoquer Adorno, qui l’a bien pensée dans ses termes à lui, cette autonomisation discursive et psychique. Il l’a pensée à ma connaissance dans deux textes. 

Le premier de ces textes, c’est dans la courte et géniale interview « Education à la majorité ». Dans ce texte, s’appuyant sur Freud, sur le Freud créatif insistant sur le mouvement d’indépendance du sujet par rapport aux figures parentales (dont je vous ai parlé plus avant), il élabore l’idée selon laquelle, selon lui, le sujet a, dans son cheminement psychique (et discursif) :

1. dans un premier temps : besoin d’un « moment d’autorité », d’une « identification à la figure du père (nous dirions de nos jours au tiers[44]) et à la figure paternelle de l’idéal du moi » ;

2. puis dans un deuxième temps, il avance que le sujet « doit se séparer de cette identification pour accéder à l’état de majorité ». Et Adorno insiste sur le fait que ce moment d’identification à la figure paternelle (nous dirions tierce) ne doit pas être « vénéré » ni « maintenu », mais bien envisagé de manière critique et dépassé[45].

Le deuxième de ces textes, où il a pensé l’autonomisation discursive et psychique, c’est dans sa réflexion sur Hölderlin dont je vous au parlé, intitulée « Parataxe » que l’on trouve dans « Notes sur la littérature ». Nous y trouvons d’ailleurs la même théorie de l’autonomisation discursive et psychique. Adorno voit en effet dans la poésie d’Hölderlin, je traduis, quelque chose qui exprime « la dureté de son destin » ; et ce destin a à voir, dit-il avec une « grande indépendance par rapport aux pouvoirs de son origine, particulièrement la famille ». Je cite encore Adorno : « dans les faits, cela le mène loin. Hölderlin a cru en l’idéal qu’on lui a appris, et l’a en tant que protestant pieux vis-à-vis de l’autorité, intériorisé jusqu’à en faire une maxime. Puis il a dû expérimenter que le monde est autre que les normes que cet idéal a implantées en lui ». Et Adorno insiste aussi sur le fait que c’est dans le travail poétique sur la « langue », qu’a lieu ce qu’il appelle génialement la « sublimation de sa première conformité » – en termes psychanalytiques je parlerais de traversée de l’idéal que l’environnement familial transmet dans ses symptômes. Puis Adorno précise même que ce travail poétique sur la langue prend la forme de ce qu’Hölderlin lui-même appelle l’ « inversion des mots » et « l’inversion des périodes »[46], du rythme au sens poétique, justement dans la poésie paratactique, introduisant du vide – évidant la parole. D’ailleurs, Celan, que j’ai aussi évoqué car il a aussi pensé cette autonomisation discursive et psychique, parlera lui aussi d’inversion ou plutôt de « renverse de souffle »[47].

Et, pour revenir à la psychanalyse, je vous l’ai dit, cette autonomisation de la parole du sujet par l’inversion des mots et du rythme de parole, qu’Adorno et Celan mettent en lumière, en général ou dans l’écriture poétique, elle peut aussi avoir lieu dans la cure (tel que je la conçois avec Lacan et Israël). Et, pour faire écho à ce qu’avance Adorno, j’ajouterais même à cela qu’elle peut avoir lieu dans la cure par le retour du sujet sur l’envers, ou bien l’équivocité, des mots, mais aussi dans la mise en place dans la parole du sujet de ce que Lacan appelle des scansions, des moments d’expérimentation du vide – en termes poétiques : des moments de parataxe.

Plus encore, pour essayer de bien poser les enjeux entre les différents auteurs que j’évoque, je dirais que, de leur côté, Lacan et Lucien Israël ont insisté sur la transmission symbolique – qui est aussi transmission du désir. Alors que de l’autre, Freud et Adorno ont plus insisté sur l’identification au père (ou au tiers) et l’idéal. Mais Lacan et Lucien Israël rejoignent Adorno sur cette question : il existe une part d’idéal – et symptômale – du discours du parent que le sujet doit reprendre et traverser, pour s’en détacher.

Dans cette réflexion sur la transmission et l’autonomisation comme dialectique, j’aimerais aussi, évoquer les élaborations de Winnicott[48]. En effet, Winnicott insiste sur la manière dont, dans la cure, l’analysant utilise (c’est là son terme) l’analyste pour son geste à lui de subjectivation. Mais il insiste aussi sur la manière dont dans le champ de l’éducation et de la transmission en général, le jeune sujet utilise le parent ou la figure adulte d’appui pour son geste à lui de subjectivation, dans lequel il fera ce qu’il désire lui de ce qui lui a été transmis. Et dans lequel la figure d’appui – ce que j’appelle le passeur – ne peut soutenir la subjectivation du jeune sujet que s’il laisse le sujet faire son geste à lui, en ce qu’il est différent du sien, et accepte donc d’être utilisé en ce sens.

Dans la réflexion de Winnicott, nous retrouvons d’ailleurs les deux temps de l’autonomisation psychique et discursive évoqués avant :

1. Dans un premier temps, il en va de l’enrichissement de la vie psychique et la parole du sujet, par son appui préalable sur les figures de transmission, ou dans la cure, sur l’analyste. Et c’est là un appui sur la créativité de ces figures d’appui, dans ce qu’il appelle le jeu, la dimension ludique de toute élaboration dans le lien de parole (qu’il appelle transitionnel), qui permet au sujet de déployer sa créativité à lui. Cela implique d’ailleurs ajoute à cela Winnicott, le fait que le sujet peut pleinement vivre avec ces figures d’appui (parentales, adultes ou autres – psychanalytiques si nécessaire) son état de dépendance ou de minorité psychique et discursive. Cela permet aussi que le sujet déploie dans son enfance, ou dans le premier temps de sa subjectivation, ce que j’appellerais des éléments d’autonomie que le sujet, pour pouvoir dans un deuxième temps s’autonomiser – point sur lequel Freud a insisté, comme je l’ai évoqué plus avant.

2. Dans un second temps peut alors avoir lieu l’autonomisation et la singularisation de la vie psychique et de la parole du sujet lorsque le sujet, ayant vécu jusqu’à son terme cet état de dépendance et de minorité, peut s’en détacher.

Cela implique d’ailleurs, comme le montre Winnicott qui a d’ailleurs développé des réflexions très intéressantes sur la démocratie[49],  deux choses :

A. Dans la vie psychique et la parole du jeune sujet, à l’adolescence, cela implique une nécessaire mise à mort fantasmatique des figures d’autorité – une mise à mort fantasmatique et non réelle. Et ici, selon Winnicott, la figure d’appui a pour fonction de survivre et d’accueillir ce geste autonomisant, subjectivant.

B.  Toujours dans la vie psychique et la parole du jeune sujet adolescent, Winnicott insiste aussi sur la nécessaire mise en crise du discours des parents et des figures d’appui. Et ce qui aide alors ici, c’est que ceux-ci acceptent cette mise à mort fantasmatique et cette mise en crise. D’ailleurs cette mise en crise s’appuyant, pour devenir subjectivante, sur ce qui a été transmis, par une élaboration de ce qui a été transmis de créatif et de fécond (mais aussi, ajouterais-je, une traversée des failles des figures d’appui)

Bref, dans sa réflexion politique fort stimulante, Winnicott insiste sur la relation entre l’existence politique et sociale de la démocratie et l’existence psychique et existentielle de la crise d’adolescence. Selon lui, la démocratie est selon lui un système politique et culturel où les jeunes générations peuvent mettre en crise le(s) discours des anciennes générations.

J’en reviens à la cure. Que fait l’analyste dans la cure ? Eh bien il écoute, de manière également flottante, comme nous dit Freud. Il pratique une technique d’écoute et de parole, qu’en passeur il transmet. Sans être en position d’autorité. Il laisse-être, dit Lacan. Ainsi propose-t-il ce que j’appelle un lien de parole désirant. Permettant au sujet déjà subjectivé de cheminer dans le sens que j’évoquais. Mais permettant aussi au sujet désubjectivé – pour peu qu’il ne soit pas pris dans une désubjectivation trop massive, mais qu’il ait gardé une capacité d’ouverture – de s’inscrire dans le langage, dans le symbolique. De naître ainsi au désir inconscient, à une parole subjective, symboliquement créative. Ainsi, à ses patients non subjectivés, l’analyste peut procurer un lien de parole désirant, une expérience de rencontre symbolique et de dépendance au symbolique, discursive, psychique, pour qu’il puisse naitre à sa subjectivité, à son désir, en s’inscrivant dans la symbolique[50].

Et avec le patient déjà subjectivé, il peut l’inviter à revivre sa dépendance discursive et psychique, passée, pour la retraverser autrement, de manière plus désirante, subjectivante, plus autonomisante discursivement et psychiquement.

On comprend dès lors pourquoi les institutions, les dispositifs de tutelle et de pouvoir, et le service des biens, ont tant de mal avec la parole psychanalytique. Comme avec la vraie parole en général. C’est pour cela qu’avec Foucault je parle de « logophobie », de haine du discours, de haine de la parole.

De plus, ce que je vous ai présenté ici implique que, concernant le sujet né à sa subjectivité par une inscription dans le symbolique, qu’il peut cheminer vers son autonomisation discursive et psychique, et sortir des tutelles discursives et psychiques que certaines parties de son environnement cherche à lui imposer. Bref, la technique de parole psychanalytique va dans le sens de la singularisation du discours du sujet par le déploiement du désir inconscient. Cela passe par le dégagement de la parole du sujet du discours collectif – et de la norme collective – dans lequel celui-ci est plongé.

Ainsi, par la forme même de son écoute, le psychanalyste écoute-t-il le discours collectif dans lequel l’analysant est plongé. Dès lors, si le travail psychanalytique se fait, aide-t-il aussi le sujet dans le travail d’écoute du discours collectif et de la norme dans lesquels il est pris, et ainsi vers la sortie de toute tutelle discursive, psychique, sociale. Vers le dégagement discursif de toute norme aussi, car cette autonomisation implique  dénormativation, une singularisation. Vers le dégagement discursif de toute norme, qu’elle soit institutionnelle, ou culturelle, c’est-à-dire de toute norme patriarcale, androcentrée, hétéronormée, binaire en termes de genre, ou dualiste du point de vue de la relation humain/non-humain. Et vers la relation de mise en crise de l’autorité que cela implique, particulièrement si cette autorité déploie une parole normative.

Je dirais même, en ce point, que dans sa manière de dénormativer la parole, la psychanalyse, à sa manière, mais comme la parole démocratique, produit ce que

concernant la démocratie appelle un vide au centre[51]. Et ce vide au centre, sur ces deux plans différents que sont la psychanalyse et la démocratie, eh bien il implique que toute norme est remise en question, débattue., mise en crise. Car la dynamique démocratique implique elle aussi une dénormativation sociale permanente. Liée au fait que le collectif est ouvert aux singularités des sujets, et de leurs paroles. Bref, la dénormativation démocratique contemporaine, dont relève les nouveaux discours collectifs féministes, sur l’orientation sexuelle, sur le genre, écologiste, est bien parallèle à la dénormativation psychanalytique, et ces deux dénormativations peuvent se rencontrer – sans se confondre.

Tout ce que je dis là implique pour le sujet que, s’il a la chance de pouvoir vivre un lien subjectivant, un lien de parole fécond – et ce peut être l’analyste –, il peut, par l’analyse en 1er lieu, avoir une marge de manœuvre par rapport au système de tutelle dans lequel est. Cela passe par le déploiement d’une créativité. Cette créativité peut ouvrir des interstices, voire des espaces, ou échouer ; puisqu’avoir son geste implique toujours un risque. Plus encore, cette créativité peut aussi travailler à une mutation discursive subjective et collective qui rend le collectif favorable à la subjectivité – et donc démocratique.

Ainsi, concernant la question de l’autorité dans nos sociétés (par exemple l’autorité parentale), eh bien, il me semble que la psychanalyse, si elle est soucieuse de la question de la transmission, ouvre à la prise en compte, à la reconnaissance, ou même à la création, de formes d’autorité, mais aussi donc de transmission, qui sont des appuis pour la subjectivation. Sachant qu’une autorité ouvrante assumera aussi une fonction de transmission, qui permettra au sujet de la remettre en question.

Tout ceci me semble important à dire, particulièrement dans notre société où une très grande partie des jeunes générations met en crise la verticalité patriarcale et déploient des liens plus horizontaux. Cela va régulièrement avec le déploiement de revendications désirantes, pour parler comme mon ami Benjamin Lévy, qui a développé une réflexion très féconde sur la relation entre psychanalyse et politique dans son très important livre L’ère de la revendication.

Cette horizontalité nouvelle, mise en place par l’évolution culturelle et par une très grande partie des jeunes générations, peut être l’espace de déploiement d’une transmission, car la transmission, ça opère depuis un ailleurs – mais non pas depuis une verticalité –, et depuis un ailleurs symbolique. Je tiens à insister sur ce point pour répondre sur ce point aux conservateurs qui eux ont une conception verticale de la transmission. Bref, il existe bien – en psychanalyse et plus largement – une pensée progressiste subjectivée de la transmission. Et c’est sur ce point, insistant sur la nécessité de poser en psychanalyse le débat dans les termes d’une politique subjectivée, et donc aussi sur celle de caractériser – encore une fois avec mon ami Benjamin Lévy – l’écart entre progressisme et conservatisme, que je conclurai ma réflexion.


[1] https://www.misha.fr/agenda/evenement/colloque-pratiques-et-contre-pratiques-de-lautorite

[2] Pour une présentation plus détaillée de la manière dont j’appréhende la psychanalyse dans notre situation contemporaine, je me permets de renvoyer à « Apports de la psychanalyse créative », https://dimitrilorrain.org/2022/07/22/apports-de-la-psychanalyse-creative-texte-paru-dans-lettre-de-la-fedepsy-n10-juillet-2022/, et « Dynamique de parole créatrice et création du lien de parole désirant », https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant.

[3] Adorno, « Parataxe » dans Notes sur la littérature.

[4] Voir Freud, L’interprétation du rêve.

[5] Je fais ici particulièrement référence à la réflexion de Lacan sur l’éthique de la psychanalyse.

[6] Ce sont deux niveaux différents, mais toujours articulés.

[7] Sur cette question de l’opposition entre éthique créative et morale répressive, je renvoie à A. Didier-Weill, Les Trois temps de la loi, mais aussi au texte de D. Winnicott, « Morale et éducation », dans Processus de maturation chez l’enfant, Paris, Payot, 1970, p. 55-70.

(8) Sur les oscillations de de Freud sur la question politique, on pourra consulter Florent Gabarron-Garcia, L’héritage politique de la psychanalyse. Ainsi qu’Elizabeth Ann Danto, Freud′s Free Clinics – Psychoanalysis and Social Justice 1918–1938. Concernant ce que j’appelle le pessimisme – dialectique – de Lacan, je le relie à la part de fascination – à mon sens mélancolique – pour la mort que l’on trouve dans son oeuvre, telle que l’étudient en philosophie J. Rogozinski dans Le Moi et la chair et, dans une optique psychanalytique freudo-lacanienne, P. Guyomard, dans La jouissance du tragique, Paris, Aubier, 1998.

[8] Sur ces questions de l’optimisme tragique d’Israël et de Winnicott, je renvoie à D. Lorrain, « Dynamique de parole créatrice et création du lien de parole désirant », https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant.

(9) Sur la dimension fécondement irritante de Freud et de Lacan, voir J.-M. Rabaté, Lacan l’irritant, Paris, Stilus, 2023. Sur le caractère dialectique de leurs pessimismes, je renvoie à D. Lorrain, « Dynamique de parole créatrice et création du lien de parole désirant », https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant.

[9] Strasbourg/Toulouse, Arcanes/Erès, 2010.

[10] N. Janel , https://dimitrilorrain.org/2021/03/20/nicolas-janel-la-psychanalyse-est-une-operation-de-creation/

[11] Sur cette singularisation de la parole, voir J. Lacan, Le Séminaire : Livre XVI. D’un Autre à l’autre, 1968-1969, Paris, Seuil, 2006 ; Lucien Israël, Boîter n’est pas pécher, Strasbourg/Toulouse, Arcanes/Erès, 2010 ; mais aussi D. Lorrain, https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant.

[12] M. Foucault, par ex. L’archéologie du savoir.

[13] J. Lacan, Le Séminaire : Livre VII. L’éthique de la psychanalyse, 1959-1960, Paris, Seuil, 1986.

[14] Sur ce point, voir mon intervention au séminaire de l’ARPPS : https://www.youtube.com/watch?v=Qq7p_il9vCI&t=5720s.

[15] J. Lacan, Le Séminaire : Livre VII. L’éthique de la psychanalyse, 1959-1960, op. cit.

[16] Minima Moralia.

[17] Foucault parle de « logophobie » dans L’ordre du discours. Sur cette question, je renvoie à D. Lorrain, « Apports de la psychanalyse créative », https://dimitrilorrain.org/2022/07/22/apports-de-la-psychanalyse-creative-texte-paru-dans-lettre-de-la-fedepsy-n10-juillet-2022/.

[18] Sur  cette direction de parole ou de conscience, je renvoie à D. Lorrain, « Apports de la psychanalyse créative », https://dimitrilorrain.org/2022/07/22/apports-de-la-psychanalyse-creative-texte-paru-dans-lettre-de-la-fedepsy-n10-juillet-2022/.

[19] Sur cette question, voir D. Lorrain, « Dynamique de parole créatrice et création du lien de parole désirant », https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant.

[20] Sur cette question, dans mon intervention au séminaire de l’ARPPS du 9 mai 2023, j’élabore psychanalytiquement les apports de Ph. Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005 ; et B. Latour, Nous n’avons jamais été modernes, Paris, La Découverte, 1991. Sur ce point, je renvoie aussi à G. Cometti, Lorsque le brouillard a cessé de nous écouter. Changement climatique et migrations chez les Q’eros des Andes péruviennes, Peter Lang, 2015.

[21] M. Horkheimer et T. W. Adorno, Dialektik der Aufklärung  (trad. fr : Dialectique de la raison), Fischer, 1969, p. 43.  

[22] M. Safouan, Le Transfert et le Désir de l’analyste, Paris, Seuil, 1988.

[23] S. Freud, Psychologie des masses et analyse du moi.

[24] L’avenir d’une illusion.

[25] Ce dans Trois essais sur la théorie sexuelle, trad. Ph. Koeppel, Paris, Gallimard, 1987, p. 127.

[26] Sur cette question, voir D. Lorrain, « Apports de la psychanalyse créative », https://dimitrilorrain.org/2022/07/22/apports-de-la-psychanalyse-creative-texte-paru-dans-lettre-de-la-fedepsy-n10-juillet-2022/.

[27] Sur cette question de la transmission, je me permets de renvoyer à « Avec Delphine Horvilleur: sur l’interprétation, une lecture de « Le rabbin et le psychanalyste » (Hermann, 2020) », https://dimitrilorrain.org/2020/12/04/avec-delphine-horvilleur-sur-linterpretation-une-lecture-de-le-rabbin-et-le-psychanalyste-hermann-2020/

[28] Le Méridien : « Geh mit der Kunst in deine allereigenste Enge. Und setze dich frei ».

[29] D.W Winnicott, Lettres vives, Paris, Gamillard, p. 69.

[30] Je renvoie ici, pour une critique de leur maître, à : S.Leclaire Rompre les charmes, Paris, Inter Éditions, 1981 ; L. Israël, Boîter n’est pas pécher; ou M. Safouan, La Psychanalyse. Science, thérapie — et cause, Vincennes, Thierry Marchaisse, 2013. Une autre critique fort ouvrante de ce versant problématique de la pratique, la pensée et l’enseignement de Lacan, est celle de Patrick Guyomard, La jouissance tragique, Paris, Aubier, 1992.

[31] Sur ce point, je renvoie à « Dynamique de parole créatrice et création du lien de parole désirant », https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant.

[32] Sur l’ambiguïté des Lumières, voir Th. Adorno et M. Horkheimer, Dialectique de la raison. Sur les Lumières alors que nous prenons la mesure du grand partage, voir C. Pelluchon, Les Lumières à l’âge du vivant.

[33] « Dostoïevski et le parricide », dans Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF, 1995, p. 162.

[34] Voir particulièrement R. Gori, La Fabrique des imposteurs.

[35] Lacan J. Lacan, Le Séminaire, Livre XIX, Ou pire, 1971-1972, 15.12.71, éd. Valas, p. 27.

[36] I. Kant, « Qu’est-ce que les Lumières », in Vers la paix perpétuelle. Que signifie s’orienter dans la pensée ? Qu’est-ce que les Lumières ? , trad. J-F. Poirier et F. Proust, Flammarion, 1991.

[37]Boiter n’est pas pécher, p 83.

[38] Idem., p 83

[39]  Idem., p. 101.

[40] Pour ma part, je fais référence au texte allemand « Erziehung und Mündigkeit » dans le recueil de textes Erziehung und Mündigkeit Frankfurt, Suhrkamp, 1971, p. 133-147.

[41] Je renvoie à « Dynamique de parole créatrice et création du lien de parole désirant », https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant.

[42] Je renvoie à « Dynamique de parole créatrice et création du lien de parole désirant », https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant.

[43] Benjamin Lévy, L’ère de la revendication, Paris, Flammarion, 2020.

[44] Pour prendre en compte les nouvelles configurations familiales.

[45] « Erziehung zur Mündigeit », op. cit., p. 140.

[46] « Parataxis », op. cit., p. 477-478.

[47] Voir son texte Renverse du souffle.

[48] J’évoquerai surtout le grand livre de Winnicott : Jeu et réalité.

[49] Winnicott développe cette réflexion dans « Concepts actuels du développement de l’adolescent », in Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975  et « L’immaturité de l’adolescent », in Conversations ordinaires (Home is where we start from), Paris, Galllimard, 1988. Bref, même s’il a malheureusement été problématiquement critique du féminisme (par ex. dans ce même livre), Winnicott nous donne à penser.

[50] Sur ce lien de parole désirant, je renvoie à « Dynamique de parole créatrice et création du lien de parole désirant », https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant.

[51] C. Lefort, L’invention démocratique.

Chères amies, chers amis,

Je relaie ici la sublime interprétation par Jakub Józef Orliński de l’air « Vedrò con mio diletto », issu de l’opéra d’Antonio Vivaldi « Il Giustino ». Accompagnement : Alphonse Cemin (piano). Enregistrement en direct d’Aix-en-Provence dans le cadre de l’émission spéciale de Carrefour de L’Odéon, le 8 juillet 2017, sur France Musique.

Ici, les paroles, bouleversantes, en italien et en français, où il est question de plaisir et de joie, d’amour et d’absence :

Vedrò con mio diletto

L’alma dell’alma mia, dell’alma mia

Il core del mio cor

Pien di contento, pien di contento

Vedrò con mio diletto

L’alma dell’alma mia, dell’alma mia

Il cor di questo cor

Pien di contento, pien di contento

E se dal caro oggetto

Lungi convien che sia, convien che sia

Sospirerò penando

Ogni momento

Vedrò con mio diletto

L’alma dell’alma mia, dell’alma mia

Il core del mio cor

Pien di contento, pien di contento

Vedrò con mio diletto

L’alma dell’alma mia, dell’alma mia

Il cor di questo cor

Pien di contento, pien di contento

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Je verrai avec mon plaisir

L’âme de mon âme, de mon âme

Le cœur de mon cœur

Plein de contentement, plein de contentement

Je verrai avec mon plaisir

L’âme de mon âme, de mon âme

Le cœur de ce cœur

Plein de contentement, plein de contentement

Et si du cher objet

Il faut qu’il soit loin, il faut qu’il soit

Je soupirerai de douleur

A chaque instant

Je verrai avec mon plaisir

L’âme de mon âme, de mon âme

Le cœur de mon cœur

Plein de contentement, plein de contentement

Je verrai avec mon plaisir

L’âme de mon âme, de mon âme

Le cœur de ce cœur

Plein de contentement, plein de contentement

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Merci à Dominique Marinelli pour la relecture de la traduction. Je conclus ce texte par une pensée pour mon ami Jorge Reitter, avec qui j’ai la joie d’échanger largement sur la musique, entre tant d’autres choses.

Chères amies, chers amis,

Pour celles et ceux d’entre vous qui comprenez l’anglais, ici une intervention passionnante d’Elissa Marder sur la question du changement climatique, envisagée principalement en élaborant Freud.

Elle y dialogue avec Patricia Gherovici, Clint Burnham et David Lichtenstein. Jamieson Webster modère la séance.

Cette intervention a lieu dans le cadre de l’association Das Unbehagen qui associe autour de la psychanalyse des cliniciens, des universitaires, des artistes et des intellectuels.

Elissa Marder est professeure de littérature française et comparée à Emory University et affiliée aux départements de philosophie et de « Women’s gender and sexuality » de la même université. Elle est membre fondatrice du programme d’études psychanalytiques d’Emory dont elle a été la directrice. Elle est aussi associée à l’ICI Berlin.

Ses travaux sont situés à l’intersection entre psychanalyse, déconstruction et féminisme. Ils élaborent les questions de la temporalité, de la naissance, de la différence sexuelle et des limites de l’humain.

Parmi ses publications: « Literature and Psychoanalysis: Open Questions », dir. Elissa Marder, in « Paragraph », vol.40, issue 3, nov. 2017; « The Mother in the Age of Mechanical Reproduction: Psychoanalysis, Photography, Deconstruction », 2012; « Dead Time: Temporal Disorders in the Wake of Modernity (Baudelaire and Flaubert) », 2001.

Elle a participé au livre collectif « Psychoanalysis, gender, and sexualites », dir. Patricia Gherovici and Manya Steinkoler:

J’aimerais finir ce texte en précisant que Clint Burnham, qui intervient dans la vidéo, a avec Paul Kingsbury publié un livre collectif sur Lacan et l’environnement: « Lacan and the environment », Palgram Macmillan, 2021.

https://link.springer.com/book/10.1007/978-3-030-67205-8

Chères amies, chers amis,

Pour celles et ceux qui comprennent l’anglais, je vous mets ici le lien vers la passionnante intervention de Patricia Gherovici et Manya Steinkoler sur le récent livre collectif qu’elle ont dirigé : Psychoanalysis, Gender and Sexualities: From Feminism to Trans* (Routlegde, novembre 2022). Cette intervention, menée dans le cadre du podcast de Vanessa Sinclair Rendering uncounscious, que je vous conseille très vivement, vous présente l’ouvrage en détails.

RU231: PATRICIA GHEROVICI & MANYA STEINKOLER ON PSYCHOANALYSIS, GENDER & SEXUALITIES

Elaborant particulièrement les apports féministes et trans, mais aussi ceux des études de genre, ou encore des pensées queer, cet ouvrage collectif est un livre majeur. Il ouvre entre autres à une psychanalyse freudo-lacanienne ouverte, car relisant Freud et Lacan de manière novatrice, mais aussi, lorsque cela est nécessaire, critique. La préface de Patricia Gherovici et de Manya Steinkoler propose une réflexion particulièrement éclairante sur la situation contemporaine de la subjectivité et de la psychanalyse.

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Présentation de l’éditeur 

Transcending the sex and gender dichotomy, rethinking sexual difference, transgenerational trauma, the decolonization of gender, non-Western identity politics, trans*/feminist debates, embodiment, and queer trans* psychoanalysis, these specially commissioned essays renew our understanding of conventionally held notions of sexual difference.

Looking at the intersections between psychoanalysis, feminism, and transgender discourses, these essays think beyond the normative, bi-gender, Oedipal, and phallic premises of classical psychoanalysis while offering new perspectives on gender, sexuality, and sexual difference. From Freud to Lacan, Kristeva, and Laplanche, from misogyny to the #MeToo movement, this collection brings a timely corrective that historicizes our moment and opens up creative debate.

Written for professionals, scholars, and students alike, this book will also appeal to psychoanalysts, psychologists, and anyone in the fields of literature, film and media studies, gender studies, cultural studies, and social work who wishes to grapple with the theoretical challenges posed by gender, identity, sexual embodiment, and gender politics.

Transcending the sex and gender dichotomy, rethinking sexual difference, transgenerational trauma, the decolonization of gender, non-Western identity politics, trans*/feminist debates, embodiment, and queer trans* psychoanalysis, these specially commissioned essays renew our understanding of conventionally held notions of sexual difference.

Looking at the intersections between psychoanalysis, feminism, and transgender discourses, these essays think beyond the normative, bi-gender, Oedipal, and phallic premises of classical psychoanalysis while offering new perspectives on gender, sexuality, and sexual difference. From Freud to Lacan, Kristeva, and Laplanche, from misogyny to the #MeToo movement, this collection brings a timely corrective that historicizes our moment and opens up creative debate.

Written for professionals, scholars, and students alike, this book will also appeal to psychoanalysts, psychologists, and anyone in the fields of literature, film and media studies, gender studies, cultural studies, and social work who wishes to grapple with the theoretical challenges posed by gender, identity, sexual embodiment, and gender politics.

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Table des matières

Introduction 

Part 1: The Genealogy of Sex and Gender 

1. ‘Freud’s Ménage à quatre’ 

Tim Dean

2. ‘Glôssa and « Counter-Will »: The Perverse Tongue of Psychoanalysis’ 

Elissa Marder

3. ‘The Gender Question from Freud to Lacan’

Darian Leader

4. ‘Two Analysts Ask, « What is Genitality? Ferenczi’s Thalassa and Lacan’s Lamella »‘ 

Jamieson Webster and Marcus Coelen

5. ‘Undoing the Interpellation of Gender and the Ideologies of Sex’ 

Genevieve Morel

Part 2: Queering Psychoanalysis: Fantasy, Anthropology and Libidinal Economy 

6. ‘The Role of Phantasy in Representations and Practices of Homosexuality: Colm Tóibín’s The Blackwater Lightship and Edmund White’s Our Young Man‘ 

Eve Watson

7. ‘Oscar Wilde: Father and Som

Ray O’Neill

8. ‘Does the Anthropology of Kinship Talk about Sex?’ 

Monique David-Ménard

9. ‘From Fundamentalism to Forgiveness: Sex/Gender Beyond Determinism or Volunteerism’

Kelly Oliver

10. ‘Sexual (In)difference in Late Capitalism: « Freeing Us from Sex »‘ 

Juliet Flower MacCannell

Part 3: Being and Becoming TRANS-* 

11. ‘Tiresias and the Other Sexual Difference: Jacques Lacan and Bracha L. Ettinger’ 

Sheila L. Cavanagh

12. ‘In-Difference: Feminisim and Transgender in the Field of Fantasy’ 

Oren Gozlan

13. ‘Translation, Geschlecht and Thinking Across: On the Theory of Trans-‘ 

Ranjana Khanna

14. ‘Scenes of Self-Conduct in Contemporary Iran: Transnational Subjectivities Knitted On Site’

Dina Al-Kassim

15. ‘Lacanistas in the Stalls: Urinary Segregation, Transgendered Abjection, and the Queerly Ambulant Dead’ 

Calvin Thomas

16. Dany Nobus, ‘Becoming Being: Chance, Choice and the Troubles of Trans*cursivity’ 

Dany Nobus

17. ‘Just Kidding: Valeria Solana’s SCUM and Andrea Long Chu’s Females‘ 

Elena Comay del Junco

18. ‘Transgender Quarrels and the Unspeakable Whiteness of Psychoanalysis’

Yannik Thiem

https://www.routledge.com/Psychoanalysis-Gender-and-Sexualities-From-Feminism-to-Trans/Gherovici-Steinkoler/p/book/9781032257600

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Patricia Gherovici et Manya Steinkoler ont déjà publié ensemble Lacan On Madness: Madness Yes You Can’t ( Routledge, 2015) et Lacan, Psychoanalysis and Comedy (Cambridge University Press, 2016).

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Patricia Gherovici est psychanalyste, elle exerce à Philadelphie et à New York. Elle a obtenu en 2020 le Sigourney Award pour son travail clinique et théorique à propos de la question du genre et de la communauté latino aux Etats-Unis.

Elle a est la co-fondatrice et la directrice du Philadelphia Lacan Group et de l’Associate Faculty, Psychoanalytic Studies Minor, University of Pennsylvania (PSYS).

Elle est membre honoraire de l’IPTAR, l’Institute for Psychoanalytic Training and Research à New York.

Elle participe aussi aux travaux de l’institution de Formation Pulsion : https://pulsioninstitute.com/

Elle est encore membre fondatrice de l’institut de Das Unbehagen qui associe autour de la psychanalyse des cliniciens, des universitaires, des artistes et des intellectuels.

A noter encore: sa passionnante intervention (en anglais) sur le futur de la psychanalyse (avec le Covid, la mondialisation des échanges psychanalytique grâce à Internet…), sur le site de Vanessa Sinclair (New York), dans le cadre du podcast « Rendering unconscious »:

RU212: PATRICIA GHEROVICI – IS THERE A FUTURE FOR PSYCHOANALYSIS?

D’ailleurs, je vous conseille très vivement ce podcast: http://www.renderingunconscious.org/

Ici le site (en anglais) de Patricia Gherovici : https://www.patriciagherovici.com/

Et le site passionnant (en anglais), que je vous conseille (beaucoup de vidéos, de textes etc.) de Das Unbehagen : http://dasunbehagen.org/
​Parmi ses livres, l’on trouve son livre de référence sur la question trans : « Transgenre. Lacan et la différence des sexes (Stilus, 2021). Voir : https://dimitrilorrain.org/2023/01/14/video-patricia-gherovici-transgenre-lacan-et-la-difference-des-sexes-stilus-2021/

Et puis son absolument passionnant « Lacan dans le ghetto. Psychanalyser le « syndrome porto-ricain », qui a reçu le Gradiva Award et le Boyer Prize. Mais aussi  Please Select Your Gender: From the Invention of Hysteria to the Democratizing of Transgenderism (Routledge, 2010).

Elle a aussi publié avec Chris Christian, Psychoanalysis in the Barrios: Race, Class, and the Unconscious  (Routledge, 2019, vainqueur du Gradiva Award et du American Board and Academy of Psychoanalysis Book Prize).

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Manya Steinkoler est psychanalyste à New York et professeur de littérature, cinéma et théorie psychanalytique d’orientation lacanienne, Borough of Manhattan community college, City university of New York (CUNY).

Elle a aussi dirigé, avec Vanessa Sinclair, le livre collectif On Psychoanalysis and Violence: Contemporary Lacanian Perspectives (Routledge, 2018).

En français, elle a publié différents articles, et a participé à l’ouvrage collectif dirigé par J.-J. Moscovitz (auquel a participé entre autres Benjamin Lévy) Violence en cours, Erès, 2017.

           

Chères amies, chers amis,

Je vous fais ici part d’un texte élaboré en lien à différentes interventions sur différentes questions : mon intervention, au séminaire de recherches de l’équipe RPPsy de l’Université Catholique de l’Ouest (à Angers), animé par Patrick Martin-Mattera et Alexandre Lévy, le 17 mars 2023, portant sur ma pratique et ma conception de l’analyse, particulièrement en lien à l’apport de Lucien Israël ; mais aussi le séminaire « Freud à son époque et aujourd’hui » (FEDEPSY) portant sur la question du « féminin », que nous co-animons avec Dominique Marinelli et Emmanuelle Chatelat, et où nous mettons psychanalytiquement au travail les apports des pensées féministes et queer et des études de genre et les plus fécondes [1]

            Cette réflexion n’engage que moi-même.

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            J’aimerais dans ce texte vous parler de ma pratique et de ma conception de la psychanalyse, au regard de la situation contemporaine de la subjectivité. Pour cela, je vous présenterai la manière dont je mets au travail les enseignements de Lacan et de son élève strasbourgeois Lucien Israël (1925-1996). J’aimerais rappeler qu’Israël est un classique du freudo-lacanisme français et est la figure qui a permis que la psychanalyse dans l’Est de la France soit en grande partie freudo-lacanienne. Il a d’ailleurs élaboré une œuvre singulière, novatrice, dont je vais vous parler.

            Au regard de l’évolution contemporaine des discours et des mécanismes psychiques, j’aimerais ici insister sur un point qui me semble particulièrement important : c’est seulement en insistant sur la dynamique créatrice de la parole dans la cure, que la psychanalyse pourra continuer d’apporter des choses[2].

**

            Je parle donc de création, mais en quel sens ? Pour dire quelques mots de cela, j’aimerais faire une remarque préliminaire. La psychanalyse, ça part de ce qui cloche dans l’existence, dans la vie psychique et dans la parole du sujet. Ca part de ce qui cloche, est illogique, dans les formations de l’inconscient existant dans sa parole (rêve, symptôme, lapsus, acte manqué) et liées à l’ambiguïté de celle-ci.

            La psychanalyse part donc de ce qui cloche, en soutenant la dynamique de parole, le geste d’énonciation, le dire subjectif et créateur, chez le sujet. En ce sens, la psychanalyse, ça crée du sujet et du nouveau au niveau de la parole singulière du sujet. Ca produit du subjectif et du nouveau symbolique, signifiant. Et pour cela, point fondamental (dont je parlerai plus loin), ça évide la parole. Ca crée le vide qui, lui, crée le saut de parole, le saut signifiant, la métaphore, qui va permettre le nouveau dans la parole, ce que Lacan appelle le changement de discours.

            Dès lors, l’écoute, en psychanalyse, de la singularité de sa parole fait que le sujet, s’il n’a pas encore pu accéder à sa subjectivité, va pouvoir naître à sa subjectivité. Et, si le sujet y a déjà accédé, il pourra par le travail psychanalytique se positionner autrement par rapport à ce qui cloche, et par rapport ce qui est important dans sa vie. Et il pourra envisager les choses autrement, de manière plus désirante, subjective, créative, mais aussi en acceptant toujours plus (interminablement) l’existence du réel. Du réel, tel que le définit Lacan, comme « impossible ». Le réel, en effet, c’est en premier lieu la mort, mais aussi le sexe, ou tout ce qui excède inéluctablement notre capacité de représentation et d’appréhension[3]. Et, par le travail psychanalytique, le sujet pourra tout d’abord se mettre en crise, il pourra assumer que quelque chose cloche, puis, avec le temps, savoir y faire, de manière créatrice, avec ce qui cloche – avec le symptôme. Savoir y faire avec ce qui cloche, l’ambiguïté dans sa parole (féconde si le sujet l’accueille), l’existence d’un inconscient, d’un latent, dans sa parole. Savoir y faire avec son symptôme, ses angles morts, ses mécanismes de défense et d’évitement. Avec ce que cela implique en termes de plasticité psychique[4], d’accueil de l’existence de l’inconscient, du latent. Avec ce que cela implique de souplesse des mécanismes de défense et d’évitement. Pour être moins dans le contrôle (même si le sujet pour raison narcissique a toujours une tendance au contrôle). Pour être plus capable d’accueillir de manière créative le désir et l’inconscient, d’accepter l’existence du réel. Et être plus capable d’accueil l’altérité de l’autre. Il en va là d’une dynamique de subjectivation.

            Bref, avec la psychanalyse, il va pouvoir y avoir du nouveau pour le sujet, dans sa parole et dans sa vie. Du nouveau venant de soi, l’autre, du monde. Du nouveau dans le fait qu’émerge le désir du sujet, avec son énigme, sa latence, dans sa parole et sa vie. Il en va là du désir et de son énigme, qui rend, malgré tout, si le sujet s’ouvre à lui, la vie ouverte, savoureuse. Avec ce que cela implique, en plus de l’acceptation de l’existence du réel, en termes d’accueil de soi et de l’autre. Avec ce que cela implique aussi pour le sujet de capacité à se dégager de la demande de l’environnement, et à se dégager de la norme liée à cette demande ; de sa capacité à dénormativer sa parole ; pour suivre son geste singulier, créatif, et accueillant aussi et soi et l’autre.

            En somme, la psychanalyse, ça produit des nouveaux mots, des nouveaux signifiants, ça produit les sauts qualitatifs subjectivants de sa parole, qui produit le changement de discours, de positionnement, de perspective. La psychanalyse, ça permet une dynamique de changement, de subjectivation, porteuse de nouveau. Et particulièrement ça permet l’acceptation de l’existence du réel, et l’accueil de soi et de l’autre.

            En cela, la psychanalyse, ça peut aider le sujet à naître à sa subjectivité et à sortir de la compulsion de répétition sous sa forme massive. En même temps qu’il y aura toujours du symptôme, des angles morts, de l’évitement, de la compulsion de répétition.

            Dans ce cadre, l’appréhension, dans l’écoute psychanalytique, des normes (institutionnelles, ou bien binaire, androcentrée, hétéronormative[5], ou autre) dans lesquelles le sujet est pris, cette appréhension est nécessaire. Justement pour aider le sujet à se dégager de cette norme, en ce qu’elle verrouille sa compulsion de répétition, et empêche la plasticité psychique, et sa subjectivation.

            En d’autres termes, la psychanalyse, c’est un dispositif de parole permettant, dans une énonciation subjective, un dire créateur – spécifiquement créateur –, le déploiement d’une dynamique créatrice et éthique – éthiquement créatrice – de parole. Qui est profondément dénormativante.

            Autre manière de dire aussi, que la psychanalyse, c’est une question de dynamique de parole. Ce quelques soient les thématiques dont il est question.

            C’est pour cela (j’en parlerai plus tard dans ce texte) que, si la lecture thématique de Freud et de Lacan, pour en critiquer les dimensions normatives (binaires, androcentrées, hétéronormatives, ou autre) est féconde et nécessaire, cela n’annule en aucun cas la fécondité de la psychanalyse comme dynamique de parole créatrice. Et cette dynamique créatrice est permise en premier lieu par les apports fondamentaux, sur cette question comme sur d’autres, de Freud et de Lacan (6) – particulièrement les réflexions de ce dernier sur le symbolique et le signifiant. Bref, s’il s’agit de critiquer certaines dimensions des discours de Freud et Lacan, mais aussi du freudo-lacanisme, il s’agit à mon sens aussi de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, pour pratiquer un freudo-lacanisme ouvert. De la même manière, en ce qui concerne les réflexions de certains auteurs hors-psychanalyse, ayant une dimension binaire, androcentrée ou hétéronormative, je trouve fécond de mettre au travail leurs apports, malgré cette dimension.

            Ainsi, pour faire référence aux débats sur le symbolique ou le structuralisme, parler de symbolique et de signifiant, surgissant subjectivement, créativement, dans la parole, dans l’énonciation, dans le dire, cela n’a rien de dogmatique. Mais, au contraire, cela nous permet d’appréhender en quoi la parole peut être créatrice, porteuse de nouveau, de subjectivité, de désir, d’accueil de soi et de l’autre ! Plus encore, envisager le symbolique et le signifiant dans la dynamique de parole, de l’énonciation, du dire, comme le fait Lacan, eh bien cela éloigne dans les faits de ce que l’on appelle le « structuralisme » sous sa forme mainstream, pour en donner une forme subjectivée.

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            Voici donc pour ma remarque préliminaire. Une fois cela dit, j’aimerais insister sur le durcissement institutionnel généralisé qui a lieu en ce moment – dont j’ai parlé dans mon texte intitulé « Apports de la psychanalyse créative »[7]. Bien sûr, il existe parfois des institutions qui échappent à ce durcissement. Mais ce durcissement est toutefois une tendance dominante dans les institutions contemporaines.

            A mon sens, en ce qui concerne les questions du psychisme et du discours, ce durcissement cherche à empêcher que la parole – et le lien de parole qui va avec – se déploie. Il en va là de ce que Foucault en 1971 appelle la logophobie : « il y a sans doute, dit-il, dans notre société (…) une profonde logophobie, une sorte de crainte sourde contre ces événements, contre cette masse de choses dites, contre le surgissement de tous ces énoncés, contre tout ce qu’il peut y avoir là de violent, de discontinu, de batailleur, de désordre aussi et de périlleux, contre ce grand bourdonnement incessant et désordonné du discours »[8]. Et cette logophobie, ce rejet de la parole – je dirais, en termes psychanalytiques, ce rejet de la parole subjective, créatrice –, elle a une histoire. Foucault nous aide beaucoup pour cette histoire. Lui qui a dégagé ce qu’il est de ce qu’il appelle le « pastorat » dans l’histoire longue, bref ces dispositifs relevant de ce que la tradition appelle la « direction de conscience ». Je parlerais pour ma part de dispositifs de direction du discours, de direction de la parole du sujet. Foucault a posé la question de la directivité discursive qui se déploie sous différentes formes dans l’histoire, justement, des institutions. Et, dans les faits, cette directivité discursive va dans le sens du déploiement collectif d’un discours normatif qui est logophobe, qui, je dirais, empêche la parole, la parole subjective et créatrice. Plus encore, Foucault nous permet aussi de penser la manière dont cette directivité discursive est allée avec la binarité, l’hétéronormativité – ou l’androcentrisme.

            Historiquement, cela implique la critique d’une certaine forme de christianisme, mais aussi des discours dominants de l’Etat, de la bureaucratie,  du capitalisme – de nos jours, cela implique une critique du discours managérial. Ces discours, en effet, déploient une mise sous tutelle discursive des sujets, et un rejet de la parole subjective et créatrice. De plus, dans ces logiques discursives de pouvoir, normatives, cette mise sous tutelle est rationalisée par la mythologie d’une subjectivité de maîtrise et indemnisée, et d’un Savoir de surplomb. Ce qui, du point de vue du destin des pulsions, va dans le sens de la compulsion de répétition massive.

            Je tiens à préciser qu’en ce qui concerne la tradition riche et complexe du christianisme, il existe bien sûr des éléments ouvrants dans cette tradition. Toutes les traditions religieuses sont complexes. Mais, pour parler quelque peu de religion, j’évoquerai dans ce texte le judaïsme [9], mais aussi la philosophie élaborant le judaïsme (Rosenzweig, Levinas[10]) – d’ailleurs telles qu’elles ont été élaborées par Lacan ou Israël. Je les évoquerai en athée, et donc, concernant le judaïsme, en négligeant sans doute un élément important de celui-ci, la ritualité.

            Plus encore, toujours revenir à l’institution contemporaine, l’accélération de nos rythmes d’existence[11], liée à cette logique institutionnelle, arrive dorénavant souvent (pas toujours heureusement) à imposer une accélération de notre relation au langage, un court-circuitage de la parole ; à empêcher toute durée permettant le parole et lien de parole – et le sujet se constitue dans le lien de parole.

            Lorsque je parle d’institutions, je parle aussi des institutions numériques et du discours numérique, algorithmique, traitant les signes comme des datas, et non comme des mots, des symboles – en même temps que dans le monde numérique, aussi, des choses sont ouvrantes et fécondes[12].

            Dans le texte auquel je me permets de renvoyer le lecteur, j’ai aussi esquissé, au côté de la dimension institutionnelle, ce qu’il en est pour moi de la dimension culturelle. En ce sens, il me semble que l’évolution culturelle contemporaine, particulièrement chez une bonne partie des jeunes générations, liée aux questions de genre, ou au féminisme, va dans le bon sens sur bien des points. Et cela concerne en premier lieu la débinarisation des subjectivités et de la culture, la diversité sexuelle et de genre, et la singularisation des cheminements subjectifs[13]. Ce malgré les éléments de fermeture manichéenne qui jalonnent parfois certains discours militants  favorisant cette évolution culturelle féconde.

            Cette évolution culturelle contemporaine est ouvrante, en premier lieu parce qu’elle procède, comme le dit mon ami Benjamin Lévy, de revendications désirantes[14], particulièrement concernant les femmes (avec Metoo), les personnes LGBT – ou aussi concernant la question écologique. Cette évolution culturelle féconde est aussi liée chez nombre de sujets à un souhait de parole et de lien de parole, allant globalement dans le sens de la subjectivation.

            Bref, l’évolution culturelle contemporaine, chez une bonne partie des jeunes générations, approfondit à mon sens le fait que, comme le dit Israël, « le mérite de notre civilisation est d’être une civilisation individuelle et subjective »[15].

            Et puis, cette évolution culturelle est aussi ouvrante, car elle facilite, si le sujet va en ce sens, l’élaboration de la bisexualité psychique – que la binarité, l’androcentrisme et l’hétéronormativité rejettent. Plus encore, la remise en cause contemporaine de la binarité, de l’androcentrisme et de l’hétéronormativité est permise par le féminisme, les études de genre et la pensée queer. Cela ouvre, concernant le sujet – qu’il soit LGBT ou hétérosexuel, personne non-binaire ou femme ou homme – de se dégager de la manière dont la binarité, l’androcentrisme et l’hétéronormativité poussent les sujets dans une désubjectivation. C’est là une question cruciale, sur laquelle il me faudra revenir de manière approfondie dans un autre texte. Mais je tiens ici à préciser que ce sont bien sûr les femmes et les personnes LGBT qui souffrent en priorité des conséquences sociales et subjectivement désubjectivantes de la binarité, de l’androcentrisme et de l’hétéronormativité. Et il s’avère aussi que les sujets hétérosexuels en général, mais aussi les hommes, subissent, une forte désubjectivation, du fait de ces derniers. Et, pour parler des hommes, cette désubjectivation, malheureusement, régulièrement ils la font leur, pour perpétuer les normativités binaires, androcentrées et hétérocentrées, avec leurs conséquences désubjectivantes pour les femmes et les personnes LGBT. Ce qui pose la question du discours de la « virilité », de ce que Lacan a caractérisé de manière critique comme logique phallique. J’aimerais d’ailleurs insister sur le fait qu’Israël a largement critiqué le discours de la virilité – dans son grand livre Boiter n’est pas pécher. A ceci s’ajoute le fait que, chez les femmes aussi, il peut exister une tendance à la servitude volontaire, comme le montre Manon Garcia, dans le sens de la soumission au discours de la virilité. En somme, cela pose la question de la manière dont la psychanalyse peut soutenir une débinarisation subjective, une sortie de l’androcentrisme et de l’hétéronormativité au niveau du sujet, et donc aussi pour les sujets hétérosexuels et pour les hommes – ouvrant ainsi à une hétérosexualité et à une masculinité ouvertes et subjectivées(16).

            Lorsque je parle de binarité, je tiens à insister sur le fait que je parle d’une binarité à la fois : culturelle, liée à discours collectif qui crée un monde où concernant le genre, il n’y a que deux genres et ils sont opposés ; et psychique, en ce que le sujet est amené à rejeter sa bisexualité psychique.

            Sachant que cette binarisation du genre, est une construction historique existant dans certaines sociétés seulement. Beaucoup de sociétés ont plus de deux genres. Et puis, concernant l’Occident, cette histoire de la binarisation culturelle a été faite de manière rigoureuse[16].

            Plus encore, l’ouverture culturelle permise par la remise en cause de la binarité ouvre pour le sujet, par exemple dans le travail psychanalytique, à une élaboration de la bisexualité psychique et à la subjectivation de sa sexuation (17). Mais elle ouvre aussi à une élaboration du fait, central pour la psychanalyse, que l’objet du désir est contingent, en ce sens qu’il n’y a pas de nécessité normative existante faisant que l’objet doit être hétérosexuel. C’est là la grande découverte de Freud, qu’il déploie dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle de 1905. Dans ce texte, il explicite en effet en quoi l’objet du désir est contingent en ce que c’est bien l’histoire contingente du désir du sujet qui détermine son orientation sexuelle – hétérosexuelle, gay, lesbienne… C’est cela qui fait qu’il n’y a pas de norme sexuelle, comme le dit Lacan.

Ce que j’ai dit là est sans doute dû au progressisme qui est le mien. Nos discours sont toujours politiquement situés. Comme dit mon ami Benjamin Lévy, nos passions sont politiques. Et ce que j’essaie pour ma part de faire, ce n’est pas de neutraliser cette dimension politique de ma pratique et de ma pensée. Car une telle neutralisation du politique est illusoire. Mais bien plutôt j’essaie, cette dimension politique, de la dialectiser, de la subjectiver, de lui donner une forme ouverte, psychanalytique. Cela fait que j’essaie d’élaborer, de manière psychanalytique et subjectivée, les apports des philosophies récentes et contemporaines (en premier lieu Foucault et Derrida, [17]) qui me parlent le plus. Mais cela fait que j’essaie aussi d’élaborer les apports des pensées féministes et des études de genre, ou des pensées queer, les plus fécondes. Ce pour essayer d’appréhender en quoi le sujet est mis discursivement sous tutelle, est pris dans des dispositifs de pouvoir, qui le situent – comme hétéro, ou comme LGBT, ou comme femme ou comme homme ou comme autre – d’une certaine manière dans le discours collectif. Ce afin d’aider le sujet à se positionner de manière subjectivante, singularisée par rapport au discours collectif et à ces dispositifs de pouvoir. Ce afin de l’aider à sortir des tutelle discursives dans lesquelles sa parole est prise, en un geste d’« autonomie » (terme, je tiens à le relever, utilisé par Israël, en un sens bien particulier, psychanalytique – et important pour lui, nous le verrons), d’émancipation, à la fois psychique et discursif.

            Ce que je dis là implique pour le sujet de se dégager d’une réduction – par le discours collectif, mais aussi par lui-même – de sa subjectivité à des catégories relevant de l’orientation sexuelle et du genre. Bref, la psychanalyse aide le sujet à assumer son orientation sexuelle et son genre, mais aussi à fluidifier, à subjectiver, son orientation sexuelle et son genre[18].

            Cette prise en compte des apports des théories critiques ou déconstructrices nous permet encore d’élaborer comment, dans l’histoire, la psychanalyse, comme les pensées de Freud et de Lacan, sont, pour une partie d’entre elles (pas toute heureusement), prises dans la binarité, l’androcentrisme et l’hétéronormativité. Ce aussi pour montrer en quoi la psychanalyse, et les pensées de Freud de Lacan en premier lieu, sont, par-delà cela, fondamentalement subjectivantes, car créatrices, au niveau le plus fondamental, d’une dynamique de parole. Bref, il existe une conflictualité dans l’histoire de la psychanalyse, les pensées de Freud et de Lacan, entre normativité et créativité, que nous devons éclairer[19].

            Mais pour en revenir à mon progressisme, mon souci de la parole singulière du sujet fait aussi que je ne peux suivre les psychanalystes progressistes qui, certes, ouvrent la psychanalyse à des questions contemporaines fondamentales, mais mettent en continuité la psychanalyse avec l’engagement politique, en premier lieu avec la pensée de Foucault, ou les pensées féministes, les études de genre, la pensée queer. Ce en laissant il me semble de côté la question du réel du sexe – ou de l’inconscient comme inéluctablement insu.

            Sur ce point, je me permets de renvoyer aux réflexions de mon ami J. Reitter[20] et au livre Qu’est-ce que le sexe ? d’A. Zupancic – philosophe élaborant Lacan de manière rigoureuse, et pas assez connue en France[21]. Je tiens d’ailleurs à préciser que je ne suivrais pas forcément A. Zupancic sur tout ce qu’elle dit, particulièrement la manière dont elle laisse de côté la question cruciale de l’émergence du symbolique, du signifiant, dont je vous parlerai ici. Mais son apport est très important dans nos débats, ne serait-ce que pour montrer que la philosophie peut élaborer rigoureusement la psychanalyse et Lacan. Il n’y a pas de primat qui vaille entre philosophie et psychanalyse freudo-lacanienne, ces deux champs peuvent être articulés de manière rigoureuse. Comme l’a fait Israël qui élabore Levinas, Foucault, Adorno, Barthes – mais aussi, c’est mon hypothèse, j’en parlerai plus loin, Rosenzweig. En ce sens, Israël se démarque ainsi de l’ambivalence de Lacan vis-à-vis de la philosophie. Même si bien sûr il élabore largement l’enseignement de ce dernier.

            Par rapport à la question politique, donc, la psychanalyse va à mon sens avec le progressisme. Car pour que la subjectivation du sujet ait lieu, certaines conditions politiques, politiques et culturelles, favorables à l’émancipation du sujet, et favorables à la reconnaissance sociale et politiques des sujets n’ayant pas les caractéristiques demandées par la norme dominante (par exemple les personnes LGBT), sont aussi nécessaires. Mais la psychanalyse se situe sur un autre plan que l’engagement politique, sur un plan plus lié à la parole subjective, plus lié au un à un du lien de parole, que le plan de la reconnaissance sociale et politique. Dès lors, elle essaie de faire entendre, dans le social et dans le politique, les questions de la parole subjective et du lien de parole, mais aussi celles du sexe, du réel et de l’inconscient. En insistant sur la nécessité de la dénormativation de la parole. Afin d’ouvrir le social et la politique en ce sens. Ce qui va dans le sens de l’émancipation psychique et discursive, mais aussi politique, du sujet.

            Cela dit, j’aimerais maintenant en revenir à l’institutionnel. Et, pour situer les choses dans l’histoire longue de l’Occident (l’œuvre de Foucault nous y aide), je dirais que la logophobie, liée à la directivité discursive – avec ce qu’il déploie de discours normatif, de discours désubjectivé –, est plus ou moins dominante suivant les époques, cela fluctue. Et à notre époque, la logophobie institutionnelle connait une importante poussée – en même temps donc qu’elle a toujours existé dans l’histoire.

            Plus encore, c’est en bonne partie la logique institutionnelle, liée aux relations de pouvoir dans les institutions, qui déploie cette logophobie, rejette collectivement la paro­le et le lien de parole. Ce que je veux dire ici, c’est que, s’il existe en ce moment une fragilisation collective de la parole et du symbolique, du signifiant, ce n’est pas dû, comme l’avance certains dans une optique conservatrice voire réactionnaire, à l’évolution culturelle contemporaine chez les jeunes générations, mais bien au durcissement des institutions.

            Plus encore, j’aimerais ajouter à cela que la fragilisation collective de la parole, et du symbolique, du signifiant, est aussi due au poids encore fort important, dans le discours collectif, de la binarité, de l’androcentrisme, et de l’hétéronormativité. D’ailleurs, je l’ai dit, la logique institutionnelle logophobe va avec ces derniers.

            Mais pour en rester à l’institutionnel, si nous envisageons l’évolution récente, il s’avère que cette logique institutionnelle logophobe s’est bien étendue (et comme à d’autres moments historiques) depuis l’époque de Lacan ou de Foucault. De nos jours, elle s’en prend aux niches qui existaient à leur époque, et encore récemment. Parmi ces niches, il y avait la psychiatrie où la psychanalyse avait solidement sa place – en même temps que certaines normes binaires[22], s’y déployaient souvent de manière problématique. Parmi ces niches, il y avait aussi le champ du savoir universitaire, avec particulièrement les humanités et les sciences humaines – ces champs connexes à la psychanalyse – qui ont aussi leurs limites, en même temps que leurs apports.

            De nos jours, donc, le scientisme – et même le technoscientisme, y compris algorithmique – a bien pris la main dans le champ psy et dans le champ du savoir. Ce qui va avec l’évolution institutionnelle et la logophobe dont je parlais.

            Plus encore, le phénomène contemporain de logophobie, de défaut et de rejet de lien de parole dans les institutions, je crois que c’est quelque chose que beaucoup de nos contemporains appréhendent. En effet, culturellement, il faut à mon sens noter qu’une bonne partie de nos contemporains refusent la logophobie, refusent le défaut de lien de parole. J’en veux pour preuve les éléments suivants. Avant tout, les demandes aux « psys », et particulièrement aux psychanalystes, affluent. Le fort regain de l’intérêt pour la psychanalyse, dans le champ culturel (par exemple en France dans des émissions sur Arte – comme « En thérapie » ou à France Inter, etc.), témoigne aussi de cela. L’intérêt des étudiants, que je peux constater, pour la psychanalyse, va aussi en ce sens. D’ailleurs, cet intérêt s’éveille lorsque la psychanalyse, justement, pose la question du pouvoir et du discours institutionnel normatif comme mise sous tutelle – mais aussi celle du défaut du lien de parole et de possibilité de la parole qui va avec.  Bref, je crois constater que la psychanalyse peut parler à une solide partie de la jeune génération – qui appréhende très bien, parce qu’elle subit massivement, qu’elle a à faire à un discours dominant de mise sous tutelle très puissant, économiquement, politiquement, technoscientifiquement, pédagogiquement, culturellement. Avec la logique de pouvoir et la conception du sujet et du savoir, relevant de la maîtrise, de l’indemnisation et de la binarité[23], qui renvoie à cela. Avec aussi les dimensions rejetant la parole, désubjectivante, rejetant le vide[24] et le réel, mais aussi massivement manichéenne, surmoïque et ségrégationniste[25], de cela. Sachant aussi qu’ici un auteur comme Israël, avec sa réflexion sur la paranoïa collective (et sa logique de pouvoir) et sur l’obsessionnalité collective (et sa normalité et sa soumission au pouvoir), nous éclaire sur la manière, dont c’est bien la possibilité du vide, de la naissance du sujet ou du nouveau, qui est alors attaquée[26]

            Sur cette question du pouvoir, j’aimerais citer Lacan dans le séminaire Ou pire : « Et dans (…) mes Écrits, vous le voyez (…) j’invoque les Lumières. Il est tout à fait clair que les Lumières ont mis un certain temps à s’élucider. (…). Contrairement à tout ce qu’on en a pu dire, les Lumières avaient pour but d’énoncer un savoir qui ne fût hommage à aucun pouvoir. »[27] J’aimerais aussi citer Kant : « Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. » [28] J’aimerais encore citer Israël (il cite d’ailleurs abondamment Adorno et Foucault, qui ont largement médité Kant sur cette question des Lumières, de la mise sous tutelle et de la sortie de la tutelle ou autonomie) : « dans notre civilisation, tout conspire au maintien d’un dépendance par rapport au pouvoir. »[29]

            En ce sens, la psychanalyse amène à la sortie de la tutelle psychique et discursive, à l’autonomisation, l’émancipation psychiques et discursives – ce en quoi elle rejoint certains éléments des Lumières et le progressisme, et en donne même une forme subjectivée.

            Ainsi, telle que je l’envisage, si la psychanalyse porte un regard tragique sur le contemporain, elle relève en pratique d’un optimisme tragique, malgré tout. Elle fait le pari de la parole dynamique, de la subjectivité et du désir, malgré tout ; elle pose que le sujet peut trouver les ressources pour se subjectiver, malgré tout. Même si parfois cela ne s’avère malheureusement pas possible.

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      Du point de vue de la subjectivité contemporaine, pour ma part, je vois dans les nouvelles formes de discours et de mécanismes psychiques, une possibilité de mise en place d’une nouvelle forme du processus psychanalytique. À mon sens, cela implique, du côté du psychanalyste, une forme renouvelée de l’écoute psychanalytique, positionnée dans le sens de la création du lien de parole désirant et de la création du lien psychanalytique. Alors, comme l’expérience psychanalytique permet de le constater et de l’éclairer, la psychanalyse a une grande efficacité subjectivante.

            Dans ce contexte, du point de de vue du travail psychanalytique, je veux insister sur le fait que, face à la logophobie, la binarité culturelle et le défaut de lien de parole[30], lorsque le psychanalyste pose un lien de parole et qu’il donne la parole au psychanalysant, il arrive régulièrement (pas toujours bien sûr) que la parole surgisse, spontanément. Bref, pour peu donc que le psychanalyste se positionne en ce sens, il est possible de mettre en place un solide processus psychanalytique. La question est alors de savoir comment nous pouvons penser plus en détails ce lien de parole désirant, et comment l’on peut envisager la création du lien de parole désirant, et donc du lien psychanalytique. Je traiterai de cette question un peu plus loin.

            Pour continuer cette réflexion, j’en viens à la difficulté à parler que nous constatons souvent chez les patients. Cette difficulté contemporaine à parler que nous constatons chez le sujet a selon moi différentes raisons. Premièrement, elle est une manifestation spécifique du fait que le sujet (le psychanalyste en premier lieu) a toujours à faire au réel comme irreprésentable, comme inappréhendable, comme défaillance inéluctable du symbolique. Ce que la psychanalyse invite à accepter, élaborer et non à rejeter. Comme le montre Lacan, il existe un point fondamental dans la vie psychique et la parole du sujet où la parole, le symbolique, est structurellement en défaut : le réel. C’est comme ça.

            Deuxièmement, cette difficulté contemporaine à parler est une manifestation, aussi, du surmoi en ce qu’il enjoint au sujet de ne pas parler[31]. Du surmoi aussi en ce qu’il a voir avec la binarité culturelle.

            Troisièmement, pour en revenir à ce que je disais sur la logophobie et le défaut collectif du lien de parole, cette difficulté contemporaine à parler est aussi liée au fait qu’une grande partie des institutions contemporaines, par leur rejet systématique de la parole et du lien de parole, par leur mise en place d’une tutelle discursive généralisée (allant d’ailleurs dans le sens de la binarité culturelle), poussent très souvent les sujets dans le désarroi complet par rapport au réel et dans une logique surmoïque et donc dans la difficulté à parler.

            Ainsi adviennent ce que l’on appelle de manière courante les « burn-out » ; plus psychanalytiquement, je dirais : les expériences de désubjectivation dans le cadre du lien professionnel…. Bref, il faut à mon sens redire qu’il est, du fait de la logophobie actuelle dans les institutions, très souvent difficile pour le sujet de déployer une parole. Même s’il le souhaite. Dans ce cas, même s’il peut tâcher de faire face à cette situation, le sujet ne peut que connaître une expérience désubjectivante.

            Sans doute joue aussi, dans la difficulté à parler des sujets contemporains, le fait que, dans le bain discursif général que l’on trouve dans la société, la binarité culturelle, lui aussi, va dans le sens du rejet de la parole et du lien de la parole. Foucault a en ce sens noté que l’amitié – avec le lien de parole qui va de pair – est rendue ainsi difficile.

            En même temps, les choses sont heureusement plus complexes et conflictuelles : car le rejet institutionnel et collectif de la parole et du lien de parole, ainsi que la rigidité de la logique de mise sous tutelle discursive, mais aussi celle de la binarité culturelle, ou encore les conséquences subjectives, collectives, politiques et écologiques de la logique de maîtrise qui va avec, ont de nos jours atteint un tel point que, contradictoirement, cela pousse nombre de sujets à appréhender, certes souvent de manière un peu vague, leur besoin de parole et de lien de parole, et leur besoin de subjectivation. Cela les amène, ces sujets, à s’écarter quelque peu du surmoi qui leur enjoint de se taire, et cela les pousse à se confronter au réel. Cela les pousse aussi le plus souvent à remettre en question la binarité qui va avec la mise sous tutelle. Et ceci est ouvrant ! Même si cela peut aussi tragiquement les pousser vers la désubjectivation, s’ils n’ont ni les liens ni les ressources psychiques et discursives pour se confronter au réel qui surgit alors brusquement.

            Au niveau des subjectivités contemporaines, donc, d’un côté, nous pouvons ainsi constater que l’extension contemporaine de la logophobie, de la logique de mise sous tutelle discursive, de la binarité culturelle et du défaut du lien de parole, a souvent pour effet d’enfoncer surmoïquement les sujets dans la difficulté de parler ; mais aussi dans une stupeur désubjectivante face au réel qui fait ainsi retour de manière massive et sans élaboration. Il reste que, d’un autre côté, cela a pour contrepoint paradoxal l’immense et féconde expression actuelle d’un souhait de subjectivation, de lien de parole et de parole subjective, avec le refus de tutelle qui va de pair par exemple dans le Big Quit et le Quiet Quitting ; ou encore avec la remise en question de la binarité culturelle, de l’androcentrisme et de l’hétéronormativité.

            Face à cette nouvelle situation, la psychanalyse doit se renouveler, produire le  déploiement d’une nouvelle forme de processus psychanalytique. En sens, elle peut à mon sens se  centrer sur le lien de parole et la parole subjective du sujet, sur la subjectivation – et la débinarisation – de ses mécanismes psychiques. Le déploiement et l’écoute des mots et de la parole du patient, de ses signifiants, et de la dynamique de sa parole, dans son énonciation, dans son dire, avec la dimension d’ambiguïté et de latence – effective, ou bien à faire naître – étant ici centraux. Tout comme le déploiement et l’écoute du fantasme au sens psychanalytique de ce terme.

            Face au réel, dans le travail psychanalytique, il s’agit d’aider le sujet à déployer une acceptation de son existence, puis une élaboration malgré tout de l’impossible du réel. Ce en introduisant la question de l’existence de ce dernier avec tact. Mais aussi en déployant une certaine création et richesse de parole, symbolique, ainsi qu’un narcissisme, un imaginaire le plus ouvert possible ; l’imaginaire tamponnant le réel, procurant au sujet une protection – nécessaire dans une certaine mesure – face au réel.

            Bref, il s’agit d’aider le sujet à mettre en place un interminable travail d’acceptation de l’existence du réel, à sortir de l’évitement massif de celui-ci. Même si sur le fond, une partie du sujet (et cela concerne l’analyste) l’évitera toujours. C’est là une variable clé dans le travail psychanalytique.

            Et cette acceptation de l’existence du réel permet au sujet d’éviter son retour massif, dans la compulsion de répétition, avec son lot de décharge pulsionnelle directe et de souffrance désubjectivante. Elle ouvre ainsi à une dynamique d’élaboration et de subjectivation.

            Bref, c’est l’interminable geste d’acceptation de l’existence du réel (Nietzsche parlait pour sa part d’ « éternel retour du même »), qui peut permettre des avancées, qui ne réduisent en aucun cas sa dimension d’impossible à se représenter.       

            Ainsi, par le travail psychanalytique, il est possible pour le sujet de produire une avancée sur ce point du réel, de déployer une solide acceptation de l’existence du réel. Qui fait que l’inéluctable part de sa parole, fantasmatique, qui est dans le contrôle, et tamponne et rejette le réel, est limitée. Ce travail psychanalytique fait aussi que, si le réel existe toujours, il ne fait plus retour de manière désubjectivante. Son retour est alors limité, il creuse la subjectivité du sujet, troue celle-ci de son trou, mais ne le désubjective pas. Bref, le travail interminable d’acceptation de l’existence du réel est permis le positionnement du psychanalyste, mais aussi par le travail psychanalytique en tant que tel.

            Avec, point fondamental, au centre de la dynamique de parole du sujet, de son énonciation, de son dire, un vide. Un vide que le travail psychanalytique essaie d’introduire, de creuser, dans un évidement créatif de la parole. Je parlerai plus loin de ce vide.

            A un autre niveau psychique et discursif, celui de la norme, la psychanalyse oriente le sujet vers la dénormativation de sa parole. Dans et par la psychanalyse, le discours du sujet en vient à ne plus être massivement encastré dans un discours collectif, dans la norme institutionnelle ou binaire – inhérent à celui-ci. Alors que la norme, au niveau subjectif, entrave cette dynamique et cette richesse de parole, symboliques, et cette singularisation, mais aussi entrave l’acceptation de l’existence du réel.

            Il reste qu’il existe différentes qualités de norme. D’un côté, il existe des normes plus massivement surmoïques et désubjectivantes – ainsi des normes institutionnelles contemporaines, ou de la binarité culturelle. De l’autre, il existe des normes entravantes certes, car freinant la dynamique de parole, la singularisation, l’acceptation de l’existence du réel, mais portant en leur sein une possibilité de subjectivation. Ce car le geste collectif que cette norme organise relève en premier lieu d’un souhait de parole et de lien de parole. Ainsi par exemple de la norme qui se déploie dans les militantismes de type fermé – car il existe bien sûr des militantismes plus ouverts, subjectivés.

            En effet, tout discours est inscrit dans un discours collectif, avec sa norme. Mais la psychanalyse vise à la singularisation de la parole du sujet par rapport au discours collectif[32], et donc à la dénormativation de cette parole. Cela ouvre au fait que la relation de la parole du sujet à la norme soit subjectivement négociée, indocile, pour permettre la subjectivation. Ce qui s’oppose à un encastrement massif dans le discours collectif.

            Ainsi que le dit Lacan, comme le sexe relève du réel, il n’y a pas de norme sexuelle, et les normes collectives essaient d’occulter l’existence de ce réel. D’ailleurs, sur cette question de l’absence de norme sexuelle, et de ses implications pour la réflexion sur le genre, j’aimerais pointer le fait que Maggie Nelson, en penseuse queer largement nourrie de psychanalyse, dans son livre trop peu connu en France, « De la liberté », a ouvert à des élaborations fort fécondes (33). Elle insiste en effet sur la nécessité pour le sujet de s’interroger sur la manière dont il est lui pris dans la norme collective (serait-elle hétérocentrée ou LGBT-centrée) de son environnement. Ce en amont du fait de réfléchir sur les normes dans lequelles sont prises les personnes ayant une autre sexualité ou un autre genre que lui.

Dans ce cadre, je dirais moi que c’est sur la création du lien de parole désirant, sur la création de la parole, que le psychanalyste peut s’appuyer pour aider le sujet à subjectiver et à dénormativer sa parole.  Car dans le processus psychanalytique, la dynamique (symbolique) de la parole est en soi créatrice[33], elle n’implique en soi aucune norme sociale ni sexuelle – aucun « ordre » symbolique a priori. Elle est bien plutôt une ressource, une potentialité, existant dans la parole de chacun ; et la mise en place, dans le travail psychanalytique, d’un lien de parole désirant, peut permettre la naissance et le déploiement de la dynamique de parole créatrice, ouvrant à une subjectivation dénormativante – certains diront queer, terme qui en anglais, j’aimerais le rappeler, veut dire bizarre, « hors-norme ». C’est en ce sens que la pensée queer, en premier lieu Judith Butler, travaille a interroger les normes, y compris LGBT, et que la psychanalyse a pu s’en inspirer (34).

            Sachant que la norme, sous sa forme la plus massivement rigide, en premier lieu la norme binaire, androcentrée et hétéronormative, cela implique du tiers-exclu et de ségrégation. De ce point de vue, la psychanalyse, en ce qu’elle est dénormativante, s’oppose à tout discours manichéen qui crée du tiers-exclu, et de la ségrégation. Elle écoute la manière dont les sujets sont pris dans les dispositifs de pouvoir et de ségrégation de la norme. Et particulièrement concernant les sujets qui sont en-dessous dans les logiques de pouvoir, dont les femmes, ou les minorités sexuelles ou de genre (les personnes LGBT), mais aussi les minorités sociales ou culturelles[34]. Bref, la psychanalyse féconde va dans le sens d’une ouverture subjectivante, singularisante, dénormativante, à la diversité sexuelle et de genre, mais aussi sociale et culturelle.

            Et ici, concernant les subjectivités contemporaines, il me semble utile de repérer le statut complexe de la difficulté contemporaine de parole que l’on trouve dans les nouvelles formes de discours et de mécanismes psychiques. Cette difficulté, je l’ai dit, est reliée aux questions de la confrontation au réel, du poids du surmoi, au poids de la logophobie institutionnelle et collective, mais aussi au poids de la binarité culturelle. Plus encore, il me semble aussi utile d’essayer de voir comment le psychanalyste peut permettre d’élaborer cette difficulté, par la mise en place d’un lien de parole et par la création du lien psychanalytique.

            Ainsi, concernant notre situation contemporaine, je verrais les choses ainsi. Chaque sujet, et en premier lieu le sujet psychanalyste, a éthiquement sa part de responsabilité dans la manière dont il se positionne par rapport au lien de parole, par rapport à la parole des autres et à la sienne, par rapport à la subjectivité des autres et à la sienne. J’ai, me dit l’éthique subjectivante de la psychanalyse, pour responsabilité de ne fuir ni la singularité de la parole, ni le lien singulier de parole ; pour responsabilité de ne pas faire partie, comme dit Freud, de la « majorité compacte »[35] ; de ne pas être conformiste ; et de m’interroger sur la part qui est la mienne dans le trouble dont je me plains : en d’autres termes, sur la manière dont je parle  (subjectivement, mais aussi en ce que ma parole déploie le discours collectif dans lequel je suis pris) produit en bonne partie le trouble qui est le mien.

            Mais, pour déployer cette éthique, encore faut-il que le sujet ait connu un lien de parole solide. Cela n’est dans les faits pas souvent le cas. Que ce soit dans les institutions (et leurs relations de pouvoir), ou dans les familles. Surtout que, il faut bien le noter, avec le bouleversement culturel qui a lieu en ce moment, les parents ont souvent du mal à se référer à des discours collectifs tiercéisants, soutenant la différence des générations et le rôle du tiers. En même temps que, dans le bain discursif contemporain, des éléments de discours collectifs tiercéisants existent pourtant bien[36].

            Ainsi, la manière dont nous nous référons à l’éthique de la psychanalyse ne doit pas être dogmatique. Lorsqu’un sujet n’a pas connu dans son histoire de lien de parole, eh bien il fait ce qu’il peut, et c’est bien à la potentialité de l’éthique que nous gagnons à être attentif – plutôt que de tenir un discours moraliste toujours fermant. Au regard de cela, voilà ce que je crois pour ma part constater du point de vue de l’expérience psychanalytique[37].

            Premièrement, je tiens d’abord à préciser qu’il existe des sujets qui ont connu dans leur histoire un lien de parole subjectivant, sur lequel ils ont pu s’appuyer pour déployer une subjectivité, une parole subjective, une subjectivité – et donc les symptômes et la névrose qui vont avec. Ce sont là des sujets subjectivés, névrotiques.

            Deuxièmement, une partie non négligeable des sujets n’ayant pas connu de lien de parole déploient un fonctionnement psychique et discursif massivement désubjectivé. Souvent, cette désubjectivation est socialement adaptée aux discours collectifs désubjectivants existants dans notre société (qui est parcouru de différents discours collectifs, plus désubjectivant ou plus subjectivants), et nous avons ici des fonctionnements qui sont même massivement désubjectivants – pour soi comme pour les autres. L’on trouve alors ici un positionnement surmoïque et massivement normatif, et massivement, structurellement, opposé à la parole, au lien de parole, à la subjectivation. Une parole massivement manichéenne, ségrégatrice, produisant du tiers-exclu. Avec ce que cela implique de décharge pulsionnelle massive contre celui-ci. En somme, c’est là une forme de psychose socialement adaptée, relevant de la « majorité compacte ». Ici, la psychanalyse peut peu de choses.

            Troisièmement, il existe des sujets n’ayant pas connu de lien de parole et massivement désubjectivés, sans parole subjective, qui n’ont pas encore eu l’occasion de naître à la subjectivité, mais qui ont le mérite de faire une psychose personnelle. Cette psychose personnelle, par rapport à la psychose collective, elle se voit : elle comprend des éléments de délire singularisé, non adapté socialement, non conformiste. Cette psychose personnelle donc porte en elle une éthique de la singularité – malgré tout. Il y a là sans doute une part de réaction personnelle à la désubjectivation dominante dans leur environnement. Cette psychose personnelle peut d’ailleurs prendre une forme créative, en ce que le sujet rend sa psychose créative. Ainsi par exemple des écrivains Joyce[38] et Artaud[39]. Ici, la psychanalyse peut aider le sujet à déployer des mécanismes de défenses psychotiques moins rigides, et à faire naître des bouts de subjectivités.  

            Quatrièmement, je dirais aussi qu’une bonne partie des sujets n’ayant pas connu de lien de parole bricolent comme ils peuvent avec ce défaut de lien de parole. Ici, le sujet a beaucoup de mal avec la parole ; il est, je dirais, (simplement) désubjectivé, sans pour autant être massivement désubjectivé, socialement psychotique. Par rapport au sujet massivement désubjectivé qui a refermé la possibilité de la subjectivation par un positionnement structurellement désubjectivant, ce sujet simplement désubjectivé a réussi à garder ouverte la possibilité de la subjectivation, s’il s’avère qu’un élément de son environnement lui offre un lien de parole. Et ce peut être le psychanalyste.

            La parole du sujet (simplement) désubjectivé reste très profondément encastrée dans le discours collectif, mais c’est par défaut d’avoir connu un lien de parole subjectivant, pas par conformisme structurel. Et, régulièrement, le bricolage mis en place relève d’une tentative de faire de son mieux, dans un contexte massivement défavorable. Concernant ce type de structure psychique, l’on a pu dans le passé parler en psychanalyse d’« état-limite », de sujet borderline. Pour ma part, je parlerais plutôt de sujet simplement désubjectivé. Bref, ce ne sont là ni des sujets massivement désubjectivés, socialement psychotiques, ni subjectivés ou névrosés.

            Plus encore, il me semble – j’ai pu le constater dans le travail psychanalytique – que ces sujets désubjectivés, lorsque le psychanalyste appelle à un lien de parole qu’ils n’ont jamais véritablement solidement connu, peuvent bien répondent à cet appel, et se subjectiver. Parfois cela ne peut avoir lieu, malheureusement

Dans ce texte, j’insiste sur la fonction du désir du psychanalyste – et de son désir de désir – dans le lien de parole qu’il propose pour la naissance du sujet à sa subjectivité, à son désir. Au niveau de l’expérience psychanalytique, joue aussi ici, comme l’a montré Winnicott, la naissance du « sentiment d’existence » du sujet comme sujet singulier et unique, comme entité corporéo-psychico-discursive, à la fois singulière et divisée. Je ne développerai pas cette question ici, mais en ai parlé ailleurs [40].

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            Je disais que la dynamique de parole, cette dynamique symbolique du dire, avec son pendant le désir, est en soi créatrice. Et que cette dynamique de parole n’implique en soi aucune norme sociale ni sexuelle. Elle est une ressource existant potentiellement dans la parole de chacun, pour peu qu’un lien de parole désirant permette sa naissance et son déploiement. Et ici j’aimerais insister sur le fait que c’est une question de création, et de création depuis un vide, que le désir et le symbolique peuvent être créés quand ils n’existent pas encore[41]. Et sur le fait que la création de la dynamique de la parole, du dire, passe par la création d’un lien de parole désirant.

            Et plus généralement, pour le travail psychanalytique, je parle de création du symbolique, de création du nouveau signifiant, où c’est le vide qui en amont permet le saut du signifiant nouveau, le changement de discours.

            C’est en tout cas ce que l’on peut tirer de l’élaboration de l’enseignement de Lacan par Israël – qui insistent tous deux sur le fait que dans la parole désirante, le désir s’appuie sur son propre vide, il peut créer la symbolique. C’est bien, dit Israël, l’introduction du vide, du rien, par la rencontre symbolique, par la mise en place du lien de parole désirant, qui peut créer, faire naître la subjectivité, la dynamique de parole, le désir, le symbolique. La création du lien de parole désirant permet la création de la dynamique de parole et de la subjectivité.  

            Et ce, à tout moment, si les conditions le permettent. Le commencement peut avoir lieu à tout moment. L’écoute et la parole psychanalytiques ont bien une puissance créatrice, symboliquement créatrice.

            Dans cette optique, la psychanalyse, lorsqu’elle est pratiquée de manière créatrice, s’appuie sur le déploiement du lien de parole désirant comme fondement de la richesse symbolique de la parole, de la traversée de l’imaginaire, de l’acception de l’existence du réel. Bref, comme fondement du travail culturel, au sens de Freud. Et donc de la possibilité d’un renoncement pulsionnel et d’une perte de jouissance, qui permettent la régulation de la vie pulsionnelle, régulation ouverte, non répressive, qui sort le sujet de la compulsion de répétition massive – même s’il y aura du symptôme et donc de la répétition.

            Plus encore, la psychanalyse permet cela par la suspension du jugement moïque ou surmoïque qu’implique la règle psychanalytique de l’écoute du latent ou de la possibilité du latent, qui suspend toute finalité, toute finalisation de la parole. Il en va là de ce que Lacan appelle le « laisser-être » de la parole et de l’écoute, du symbolique – mais aussi du réel [42].

            Lorsque je parle de « laisser-être », bien sûr, j’élabore sur Lacan qui a lui élaboré ici la réflexion de Heidegger sur la « Gelassenheit »[43].

            Oui, Heidegger est bien un penseur nazi, archi-réactionnaire, follement antisémite, et absolument détestable. Mais les choses, dans l’histoire de la pensée, sont complexes. La pensée de Heidegger comprend, malgré cela, des éléments intéressants, et a en ce sens été élaborée par des penseurs à la pensée ouvrante, comme par exemple justement Lacan, Levinas et Derrida[44]. Ainsi concernant le laisser-être en psychanalyse, pour ma part, j’élabore aussi ce que dit Levinas, dans Totalité et infini, du « laisser être », du laisser être l’autre, comme dimension du « discours » qui permet d’accueillir le fait que l’ « Autre en tant qu’autre est Autrui »[45]. J’y reviendrai plus loin.

            Dans le lien de parole désirant de la psychanalyse, où se déploie le laisser-être, l’accueil, en une plasticité psychique, le sujet peut se déprendre discursivement de l’attitude de contrôle et de totalisation inhérente à la part narcissique, fantasmatique, imaginaire, de son discours, et de l’évitement massif du réel qui va avec.

            Plus encore, ce laisser-être relevant de la plasticité psychique, dirais-je avec Israël, introduit une page blanche, un rien, un vide. Je cite Israël : « A chaque séance, à chaque moment de chaque séance, il faut se lancer dans le vide »[46] ; « la psychanalyse est destinée à nous confronter au rien »[47]. Ailleurs il parle de « page blanche ». Selon son enseignement, il s’agit bien d’évider la parole, d’introduire un vide. Un vide qui permet la création symbolique, qui va permettre le saut du signifiant nouveau, le changement de discours. Et puis, en parlant de vide et de rien, je tiens à insister sur le fait qu’Israël fait référence à la tradition juive et à sa conception de la création ex nihilo[48]. J’en parlerai plus loin.

            Il en va là d’un évidement de la parole de la création du vide ouvrant la création symbolique du signifiant. Cet évidement de la parole, lié à la création ex nihilo, Lacan le pense à sa manière[49], et Israël l’élabore à sa manière.

            Par cet évidement créatif de la parole, pourra être déjouée la tendance à l’évitement du réel, et à l’illusion narcissique, fantasmatique, imaginaire, de contrôle et de totalisation (que cette tendance soit massive et désubjectivée, ou dialectisée et subjectivée car relevant d’un fantasme) de la réalité. Lorsque je parle de totalisation, cela renvoie au scénario d’un Savoir (avec majuscule) de surplomb qui cherche donc à totaliser, unifier intégralement une connaissance sur le sujet, l’autre, le monde – sans réel inappréhendable, sans énigme. Cette illusion narcissique habite nécessairement chaque sujet et la psychanalyse invite à sa réduction, et à sa dialectisation.

            Sachant que dans les discours collectifs dominants (scientiste, capitaliste, managérial) de la culture occidentale contemporaine, avec la conception utilitariste et désubjectivante de la raison qui va avec, valorisent la maîtrise et la totalisation par la conscience, et met la raison et la science au service de sa logique de maîtrise et de totalisation – dans le sens du scientisme. Ici, la tendance au contrôle et à la totalisation au niveau de l’imaginaire, s’enkyste, n’est pas dialectisée, et devient logique de maîtrise. Avec sa rigidité massive, son manichéisme, son surmoïsme – opposées à la plasticité psychique, à l’accueil et au laisser-être.

            Et pour en revenir donc à la plasticité, à l’accueil et au laisser-être de la parole psychanalytique, à mon sens, c’est principalement cette dimension qui fait que la psychanalyse, discursivement, invite le sujet à se dégager de la norme institutionnelle ou collective, et s’oppose aux discours collectifs dominants dans nos sociétés, très souvent orientés, de manière scientiste, vers le Savoir de surplomb et totalisant, la maîtrise, l’indemnisation (sous différentes formes) ou la binarité[50].

            Bref, le processus psychanalytique s’appuie sur le déploiement – dans la plasticité psychique, l’accueil et le laisser-être – de la dynamique créatrice de la parole, mais aussi sur le déploiement de l’acceptation de l’existence du réel. Ce en lien au fait que le sujet (tout sujet, dont le psychanalyste en 1er lieu) est, je l’ai dit, toujours en prise au réel, à la difficulté de parole, à l’inéluctable défaillance du symbolique, mais aussi au surmoi, au malaise dans la culture. C’est cela, entre autres, à mon sens, l’une des formidables ouvertures qu’opère Lacan : nous montrer que chaque sujet (dont le psychanalyste en premier lieu) est (plus ou moins certes) dans la défaillance du symbolique, en ce qu’il est confronté au réel, mais aussi au surmoi, au malaise dans la culture ; et doit bricoler avec cela.

            Plus encore, la psychanalyse, en ce point de difficulté de parole, peut aider le sujet à se subjectiver, à déployer un discours et des mécanismes psychiques qui sont à la fois plus riches (au niveau du symbolique), plus perlaborants, traversants (au niveau de l’imaginaire), plus acceptants (au niveau du réel). Et pour cela plus plastiques, accueillant et « laissant-être » (face au surmoi – car avec le laisser-être, c’est bien du surmoi dont il est question).

            Ce car il y aura toujours du fantasme, de la résistance, à interminablement traverser, du réel à interminablement accepter, du surmoi dont interminablement se déprendre, du malaise dans la culture à interminablement dialectiser, de la défense et de l’évitement à interminablement assouplir, du symptôme à interminablement dialectiser (ou à mettre en place), du sinthome à interminablement raboter (ou à mettre en place)… J’aimerais ici rappeler que le sinthome, c’est le point d’évitement le plus massif du sujet, justement là où le symbolique défaille face au réel.

             La question advenant ici est celle de la résistance du psychanalyste. Du fait que la psychanalyse, c’est avant tout, je l’ai dit, pour le psychanalysant, parler depuis ce qui cloche, en partant de l’acceptation de l’existence du réel qui perce dans ce qui cloche. Et cela n’est possible que si, de son côté, dans un à un du travail psychanalytique, le psychanalyste travaille à dialectiser sa propre résistance (comme y insiste Lacan), en déployant justement une plasticité psychique, un laisser-être. Il s’agit, pour le psychanalyste, dans son écoute, de faire preuve de plasticité psychique, d’être attentif au fait qu’il a lui aussi ses évitements, ses angles morts, sa faille irréductible, son symptôme et son sinthome. Ce pour ne pas prendre le psychanalysant dedans. Ce qui veut dire que le psychanalyste sait par sa pratique de la psychanalyse y faire avec son symptôme et plus largement avec ses évitements. Qu’il sait se mettre en crise en tant que sujet. Qu’il a par sa pratique psychanalytique quelque peu dialectisé ses défenses, évitements, circonscrit sa faille, traversé son fantasme, même s’ils restent bien existants. Et traverser son fantasme, c’est cela : c’est, comme l’a montré Lacan, se déprendre en bonne partie de la croyance fantasmatique en un Savoir et un Autre Supposé Savoir, tous deux de surplomb, procurant l’illusion totalisante de contrôle qui indemnise du réel. Et ce dégagement est passé par le déploiement de la plasticité psychique, de l’accueil et du laisser-être qui ouvrent à la création de parole symbolique et à une solide acception de l’existence du réel.

            Mais pour en revenir au psychanalysant, dans le travail psychanalytique, la parole du psychanalysant va nécessairement chercher à se ficher sa faille subjective dans la faille du psychanalyste. Car elle va chercher à faire de la psychanalyse un giron narcissique. Et l’écoute et la parole du psychanalyste doivent avant tout, par leur plasticité, leur accueil, leur laisser-être, leur créativité – liés au respect de la règle d’association et d’écoute flottante –, faire en sorte que le psychanalysant ne trouve pas la possibilité d’enkyster sa faille subjective dans la faille du psychanalyste. Il s’agit d’éviter la refermeture sur le giron narcissique, et d’ouvrir le narcissisme au réel et symbolique.

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            J’aimerais maintenant en revenir à ce que peut faire, en pratique, le psychanalyste face à la difficulté contemporaine de parole liée à la logophobie institutionnelle et à la binarité culturelle. Eh bien il peut déjà reconnaître cette difficulté de parole, le réel qui se révèle, et même reconnaître le souhait de parole potentiel qui s’exprime contradictoirement dans cette difficulté. Bref, le psychanalyste, face au défaut de parole ici présent, face au rejet du réel, face au surmoi qui rôde, face à la logophobie qui règne, face au défaut de lien de parole, peut aider à produire une ouverture, en aidant au déploiement du processus psychanalytique. Pour essayer de qualifier cette ouverture, je dirais pour ma part que le psychanalyste peut proposer un lien de parole désirant, une rencontre symbolique qui sera ouvrante, car fondée sur la plasticité psychique, l’accueil et le laisser-être de son écoute et de sa parole. Il en va là, je dirais, d’un appel symbolique. Et cette rencontre symbolique est aussi une rencontre de l’existence du réel, une rencontre acceptante de l’existence du réel, qui aide à son acceptation. Non pas une rencontre massive, sans possibilité d’élaboration.

            Dans ce que j’essaie d’élaborer résonne, avec le terme d’appel, ce que la tradition juive, dans sa métaphorisation propre, appelle l’événement de l’alliance du Sinaï[51]. Si Freud (dans son Moïse mais aussi ailleurs concernant le judaïsme) ne prend pas en compte ce que le judaïsme appelle l’alliance du Sinaï, Lacan lui l’a pris au sérieux. Cela lui a permis d’ouvrir plus encore la psychanalyse[52]. En athée, Lacan s’est en effet intéressé à la portée discursive, symbolique – psychanalytique et culturelle – de ce que le judaïsme appelle l’alliance du Sinaï (celle-ci étant une production mythologique, l’histoire montrant qu’il n’y a aucune trace concrète de la sortie d’Egypte). Ce en l’élaborant comme relevant d’un don de la parole, d’un don du Je, puisqu’il appréhende le Buisson Ardent comme l’advenue du « je suis ce que Je est »[53].

            Ainsi, si le psychanalysant accepte d’y répondre, à cet appel, en une forme de « Me voici ! », la rencontre symbolique, la naissance du désir, la rencontre du sujet avec le symbolique, mais aussi l’acceptation de l’existence du réel peuvent avoir lieu. Certes le psychanalysant peut très bien ne pas répondre à cet appel, mais la psychanalyse fait bien le pari de cette réponse.

            Plus encore, le « Me voici ! » du psychanalysant ne sera pas le fait du moi, ce sera celui du désir, du Je parlant énigmatiquement depuis le désir[54]. Ce dans le sens du « Où le Ca était, le Je doit advenir » de Freud – tel que l’interprète Lacan.

            L’appel symbolique, depuis la parole désirante du psychanalyste, relève d’un désir de désir qui gît dans la plasticité, dans l’accueil, dans le laisser-être inhérents aux positionnements du psychanalyste. Mais aussi cet appel relève d’une acceptation de l’existence du réel, car ce désir de désir (lié au symbolique) a pour pendant la transmission de l’acceptation de l’existence du réel. Cette acceptation étant liée la question de l’angoisse, à la manière dont le psychanalyste aide le sujet à accueillir et élaborer l’angoisse.

            J’espère qu’ici l’on entendra en quoi j’essaie de reformuler les questions, présentes dans la tradition juive, de la création ex nihilo, de l’alliance, de l’appel et du « Me voici », de la sortie de l’anonymat. Autant de questions traitées par Israël – ou encore Didier-Weill dans son important livre Les Trois temps de la loi dont j’ai déjà parlé, qui d’ailleurs a élaboré ensemble sur cette question les pensées de Lacan et de Levinas, entre autres.

            Bref, la tradition juive, comme l’a élaboré Lacan[55], a métaphorisé tout un ensemble de questions fondamentales pour la subjectivité, le collectif et la psychanalyse, et particulièrement la question du symbolique et de la parole créative. Je tiens tout de même à préciser que le judaïsme n’a bien sûr pas le monopole de cela. Lacan en effet a insisté sur le fait que ce qu’il appelle le « don de la parole » existe dans d’autres cultures et religions, par exemple dans l’hindouisme[56]. Sachant que ce don de la parole, c’est aussi, du point de vue du travail psychanalytique et plus généralement, un don de l’écoute, dans la plasticité, l’accueil et le laisser-être.

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            Plus encore, car cela me semble important dans la dynamique psychanalytique, je tiens à insister sur le fait que le geste psychique et discursif d’acceptation de l’existence du réel s’oppose à la désubjectivation du sujet. Dans le processus complexe de la parole psychanalytique, il ouvre plutôt à une élaboration de l’existence du réel, par la création symbolique et la traversée du fantasme, mais aussi dans le déploiement d’une angoisse structurante. Cette acceptation de l’existence du réel est ouvrante et subjectivante.

            Bref, je tiens à insister sur le fait que cette acceptation, liée à la plasticité psychique, à l’accueil et au laisser-être, n’est pas une soumission surmoïque au réel, au réel qui fait retour de manière clivée pour le sujet qui le rejette, s’en indemnise. Une telle soumission surmoïque au réel peut avoir lieu dans les cures conduites de manière désubjectivante, et donc n’appréhendant pas ce qu’il en est, à mon sens, de l’éthique de la psychanalyse.

            Il reste qu’il s’agit maintenant de se demander ce qui dans le travail psychanalytique permet que la rencontre du réel soit ouvrante, subjectivante et non désubjectivante. Sur ce point, Lacan et Israël ont justement insisté sur le fait que le psychanalysant a besoin de pouvoir vivre un processus subjectivement dépressif, lié à sa détresse fondamentale, son « Hilflosigkeit » (pour parler comme Freud) fondamentale. Et c’est cette détresse fondamentale qui doit être accueillie, laissée-être.

            En effet, de son coté, Lacan a précisé que l’éthique de la psychanalyse implique pour le psychanalysant le fait de vivre une « position dépressive »[57]. Mais il me semble qu’il n’en a pas dit plus. Sur ce point, Israël a lui insisté sur le fait que le sujet peut justement vivre une tel processus dépressif subjectivant, si a lieu en ce point une rencontre – ce que j’appelle pour ma part la mise en place ou le déploiement (suivant le moment où en est le travail psychanalytique) d’un lien de parole désirant. Une « rencontre » qu’il qualifie de « symbolique »[58] qui va avec l’accueil de son altérité radicale en tant que telle – j’en parlerai plus loin. Une rencontre avec le symbolique, avec la parole, depuis la détresse fondamentale. Comme le dit Israël : « la ’’destitution subjective’’ pourrait correspondre à ce que Freud a appelé la Hilflosigkeit, la détresse »[59].

            D’ailleurs, puisque je compte plus loin pointer le lien de la pensée d’Israël avec celle de Levinas, j’aimerais ici insister sur le fait que cette réflexion, Israël la mène dans un passage de Boiter n’est pas pécher qui se situe dans le chapitre où il parle le plus de son élaboration de Levinas.

            Bref, il n’y a aucune désubjectivation, donc, dans cet accueil de la détresse fondamentale, dans cette destitution subjective, liée à l’acceptation de l’existence du réel et la déprise par rapport au fantasme narcissique. Il y a là bien plutôt un « dépouillement », comme y insiste Israël encore[60]. J’aimerais ici en ce point insister sur le fait que Didier-Weill – dont j’ai déjà parlé avant, et lui aussi lecteur de Levinas – va dans le même sens qu’Israël. Il insiste lui aussi sur le fait que la psychanalyse relève d’un « pacte » symbolique ou d’une « promesse signifiante », liée au laisser-être, qui fait que le sujet, dit-il, n’est pas exposé à « l’abandon originaire absolu »[61], à la désubjectivation.

            En tout cas, du point de vue de l’expérience psychanalytique, l’existence du réel implique pour le sujet, s’il l’accepte et s’y confronte psychiquement, discursivement, affectivement, la détresse fondamentale : l’« Hilflosigkeit », que Freud a repérée de manière géniale dans Inhibition, symptôme, angoisse, sans élaborer plus comment la psychanalyse peut ouvrir à la traversée subjectivante de de la détresse fondamentale. Dans l’histoire de la psychanalyse, c’est bien plutôt Mélanie Klein qui a, la première, solidement élaboré cette question cruciale au niveau de la pratique, dans sa réflexion sur ce qu’elle appelle la « position dépressive ». Rappelons que la position dépressive, selon Klein, c’est un processus subjectivement dépressif que le sujet vit affectivement, mais plus généralement psychiquement et discursivement. Justement, dirais-je en termes lacaniens, le sujet le vit, ce processus, lorsqu’il se confronte à l’existence du réel, c’est-à-dire en se dégageant du premier temps, chez le petit enfant, du positionnement relevant de la logique de contrôle, manichéen, et rejetant le réel – que Klein appelle « position schizo-paranoïde ». Il y a là un point de basculement pour le sujet, central pour le travail psychanalytique et la subjectivation.

            C’est cette question qu’Israël reprend. Tout d’abord, il insiste sur le fait qu’ « il ne s’agit pas de méconnaître des réalités comme la misère ou la souffrance humaine, (…) la dépression. Il s’agit, au contraire, (…) de traverser (…) la dépression. C’est en ce point que Freud a désigné la Hilflosigkeit, la détresse dit-on habituellement »[62]. Et puis, Israël insiste aussi sur le fait que le psychanalyste sur ce point, a pour rôle de procurer au sujet ce qu’il appelle même une « expérience » de « rencontre symbolique », ce que j’appelle moi un lien de parole désirant. Ce justement dans l’expérience de la détresse fondamentale liée à la compulsion de répétition, à la confrontation au réel. Bref, au niveau symbolique, et non imaginaire, le psychanalyste doit être là, dans ce qu’Israël appelle un « être ensemble ». Précisément, il parle en allemand de « beisammen sein » : « être ’’auprès’’ l’un de l’autre », et ce qui implique aussi une distance entre sujets dans cet être-ensemble de un à un, de désir à désir.

            Et c’est en élaborant Levinas qu’Israël pense et pratique ce point, que Lacan n’a pas élaboré véritablement, même s’il l’a pointé. J’y viendrai plus loin.

            Plus encore, pour caractériser la relation d’Israël à Lacan, c’est là un écart qu’introduit Israël par rapport à son maitre, tout en approfondissant son enseignement sur bien des points. Cela l’amène, Israël, à mon sens, à ouvrir le travail psychanalytique à des choses que Lacan n’avait pas envisagées[63].  Dans ce texte, je ne peux préciser les points fondamentaux qu’Israël approfondit de Freud et de Lacan, pour créer son style psychanalytique personnel. Il faudra que je le fasse ultérieurement.

            Concernant cette avancée pratique et théorique d’Israël, son apport singulier est fort précieux à mon sens dans la pratique psychanalytique. En effet, je dirais donc que son enseignement rend possible, avec les patients désubjectivés mais restant ouvert à la possibilité de la subjectivation, de leur procurer un lien de parole désirant qui va les faire naître à leur subjectivité, leur désir[64]. De leur faire connaître une rencontre symbolique, et avec le symbolique – et donc une inscription dans le symbolique. Et en même temps, car ici le symbolique et le réel sont intriqués, a lieu pour le sujet une première rencontre contenante avec le réel – car déployant, dans un positionnement d’accueil, de laisser-être de la détresse fondamentale, une présence symbolique face à la détresse fondamentale, qui va faire entrer le sujet à la fois dans le symbolique et dans l’acceptation du réel.

            Bref, dans la pratique psychanalytique, nous enseigne Israël, il est possible, si le psychanalyste est accueillant et présent symboliquement, que le psychanalysant mette en place le début d’une traversée, d’une perlaboration de la détresse fondamentale, dans le cadre d’un tel lien de parole, d’une telle rencontre avec le symbolique. Ce qui permet donc pour le sujet une naissance à sa subjectivité[65]. Ici alors la détresse est d’une certaine manière ensymbolisée ; la confrontation au réel est pour la première fois élaborée ; la jouissance, comme dit Lacan, en vient à consentir au désir. Dans le travail psychanalytique, le désir de désir du psychanalyste ouvre au désir du patient. Le sujet a accepté l’existence du réel, et par-là même il crée un symptôme. Quelque chose de singulier, qui cloche, mais qu’il va pouvoir reprendre et reprendre pour être créatif – et qui le dégage de l’encastrement désingularisant dans le discours collectif.

            Pour pointer un élément de la tradition juive intéressant en ce point, lorsque je parle de rencontre symbolique dans la détresse, je pense aussi à la manière dont Rachi interprète la Bible : « Je suis avec eux dans cette détresse, et je serai avec eux dans les autres détresses ». Ainsi l’alliance symbolique a lieu dans la détresse[66]. Et j’ajouterais à cela : c’est cela qui crée le vide créateur et ouvre à l’entrée dans la parole, dans le symbolique, pour le sujet pas encore subjectivé. Ou, pour le sujet déjà subjectivé, c’est celui qui ouvre à de nouveaux signifiants dans la perlaboration de sa détresse fondamentale. Avec ce que cela permet d’acceptation de l’existence du réel.

            Plus en détails, dans le travail psychanalytique, la mise en place du lien de parole, la rencontre symbolique fondatrice, pour le sujet pas encore subjectivé, cela amène le sujet à, comme le dit Israël, « entrer dans le monde signifiant » par la « constitution de ce support, de cette matrice, qu’est le ’’refoulement primaire’’ où le « signifiant va permettre d’évoquer la chose et la faire passer au statut d’objet »[67]. Bref, ici c’est bien ce que Lacan appelle le premier signifiant (le S1) qui est créé dans le travail psychanalytique[68]. Alors, dit Israël : « la chose – das ’’Ding’’ – devient ’’Sache’’, soit ce qui, en allemand, a la même étymologie que ’’sagen’’ dire. La chose dite, c’est l’objet ». [69]

            Ce qui est une élaboration de Lacan, de sa réflexion sur le fait que le sujet peut en venir à entrer dans la symbolique : « Le désir de l’analyste (…) est (…) un désir d’obtenir la différence absolue, celle qui vient quand, confronté au signifiant pri­mordial, le sujet vient pour la première fois en position de se l’assujettir »[70]. Ici, infidèlement fidèle (au sens que Derrida donne à cette expression) à Lacan, Israël élabore Lacan pour produire une avancée pratique et théorique spécifique.

            Ainsi, c’est bien par l’introduction du vide, du rien, dans la parole que le travail psychanalytique met en place au niveau de la détresse fondamentale du sujet. Alors le sujet entre dans l’interminable travail – toujours énigmatique, sauf lors de certains moments de réflexion sur le fantasme – de création symbolique, d’acceptation du réel, de traversée de l’imaginaire.

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            Je parle ici du point de rencontre entre le symbolique, le réel et l’imaginaire, ces trois dimensions fondamentales du psychisme et du discours du sujet. En ce point, il en va de la mise en place de ce que Lacan a appelé l’objet petit a, cet objet de désir, cause du désir, au croisement de ces trois dimensions fondamentales, croisement lié, dans la parole du sujet, au vide, à la perte, et même à la séparation, la chute, l’abandon. Cet objet petit a, dans le travail psychanalytique, on le repère en effet dans la parole du sujet, en tant que lien aux questions de le chute, de l’abandon et à la perte ; et il est lié à la création du vide.

            D’ailleurs, à propos de la séparation, Israël, traite de manière très parlante de l’éthique de la psychanalyse et du fait que le psychanalyste doit justement, dans son appui pour la dynamique psychanalytique, faire preuve d’une certaine humilité et ne pas se considérer comme la fin en soi du processus psychanalytique. Bien plutôt, il doit être au service du déploiement du processus psychanalytique, et donc de la subjectivation du psychanalysant. Pour élaborer cela dans mes termes, je dirais que le psychanalyste, et en premier lieu son désir, est un simple appui pour la subjectivation, qui pourra être abandonné le moment venu. Concernant le psychanalyste il s’agit en effet, dit Israël qu’il « ne désire pas garder pour soi ses analysants »[71]: « il lui appartient aussi de délivrer l’analysant de sa néo-névrose (…) qui n’aurait dû être que provisoire, qu’est le transfert. Ca ne va pas toujours sans peine. Il se peut que cette libération soit pour l’analysant le premier deuil qu’il ait connu. »[72]. « Du coup, ajoute-t-il, il deviendra possible de le quitter sans en faire un héros » ; une perte, et une autonomisation psychique et discursive aura vraiment lieu – et donc aussi une sortie de la tutelle. D’ailleurs, Israël parle bien d’ « autonomie »[73], tout en faisant, je l’ai déjà dit, l’éloge de l’individualisme de la culture occidentale (sous sa forme féconde) : « le mérite de notre civilisation est d’être une civilisation individuelle et subjective »[74].

            Bien sûr, Israël nous enseigne qu’il s’agit avec la psychanalyse de l’advenue d’une autonomie, d’une émancipation psychiques et discursives véritables – et non pas d’une pseudo-autonomie (telle que par exemple le discours managérial contemporain la déploie). Et cette autonomie est permise par une reprise permise par une inscription dans le symbolique, et particulièrement dans le vide fondateur du symbolique.

            J’aimerais ici pointer que par rapport à Lacan, qui considère de son côté l’autonomie comme une illusion, il y a bien un écart, produit par Israël depuis l’enseignement de Lacan. Je l’ai dit, Israël est infidèlement fidèle à Lacan. Il s’autorise de son propre geste par rapport à son maitre. Sur ce point de l’autonomie, il approfondit en quoi, dans le Séminaire XVI., D’un Autre à l’autre, Lacan montre bien que le travail psychanalytique vise à une singularisation de la parole par rapport au discours collectif dans lequel sa parole est plongée – ce qu’Israël interprète dans les termes d’une autonomie psychique et discursive.

            Plus encore, pour qualifier l’autonomisation, l’émancipation psychiques et discursives du psychanalysant par rapport au psychanalyste, Israël parle de la phase « postnévrotique » dans le processus psychanalytique. Ici le sujet « se délivr(e) ou fai(t) le deuil de la partie parentale inscrite en nous, de façon à prendre conscience de toutes les identifications qui nous ont marquées, et à atteindre notre propre subjectivité. » Et Israël de préciser : « toute une série d’expériences peuvent la favoriser (cette phase postnévrotique). Le deuil et l’amour sont les plus fréquentes »[75].

            Une question se pose alors concernant Israël : y a-t-il un auteur qu’il a élaboré pour parler ainsi d’autonomie ? A mon sens, c’est Adorno, qu’il ne cite pas sur ce point, mais évoque ailleurs, particulièrement concernant ce que le philosophe allemand appelle la « personnalité autoritaire ». Et Adorno a bien développé une pensée rigoureuse de l’autonomie comme sortie de la tutelle[76]. Opposée comme il le dit à tout le discours de la pseudo-autonomie qui en fait sert la mise sous tutelle.

            Pour le dire dans mes termes, concernant le travail psychanalytique, le psychanalyste donne, avec sa parole, son accueil, son désir, son lien de parole désirant, un appui à la subjectivation du sujet, que celui-ci pourra abandonner, pour s’autonomiser, s’émanciper psychiquement et discursivement, en premier lieu par rapport à lui. Ce qui ouvre plus généralement à l’émancipation par rapport aux autres tutelles qu’il connaît, et auxquelles il se prête.

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            Plus encore, il s’agit ici pour le psychanalyste – en une éthique, nous dit explicitement Israël, que Lacan a pratiquée, mais dont la pensée de Levinas permet de penser en profondeur – de considérer l’analysant comme radicalement autre. Il s’agit, dans son écoute, sa parole, sa plasticité psychique, son accueil et son laisser-être, bref par son positionnement, avec le sujet qu’est le psychanalysant, de le poser a priori,comme radicalement séparé de lui. De poser un lien (de parole) fondé sur la séparation. Il en va là, dit Israël explicitement avec Levinas, de « l’ouverture au radicalement autre »[77]. Ce qui ouvre, concernant le psychanalysant, au fait qu’il peut déployer sa propre parole et se subjectiver.

            Mais aussi, insiste Israël, cela ouvre au fait que le psychanalysant peut s’ouvrir à la joie de suivre son chemin à soi. Voici en effet ce qu’il dit : « chaque fois qu’une de nos interventions fait toucher du doigt » au psychanalysant « qu’il sera devenu une preuve de son autonomie, il va éprouver la même intense satisfaction et la même libération dont il va pouvoir se servir pour continuer à construire sa vie personnelle »[78]. J’aimerais d’ailleurs ajouter à cela que cette satisfaction spécifique, cette joie de la subjectivation, implique selon Israël que le psychanalyste n’est alors pas sans ressentir lui aussi de la « joie »[79]. Bref, du point de vue de la dynamique du travail psychanalytique, je dirais qu’Israël nous aide à repérer, à côté de l’angoisse et de la détresse fondamentale, l’affect de la joie, qui est un signal de la subjectivation. Et cela est très utile dans notre écoute psychanalytique. D’ailleurs, Israël insiste, sur ce point de la joie, sur le fait que le psychanalyse ne doit pas considérer le « domaine de l’affect (…) comme névrotique ». Considérer l’affect comme névrotique, cela va, dit-il, avec l’emploi d’un « vocable péjoratif », qui « stigmatise » – je dirais : de manière binaire et androcentrée – « le manque de virilité, ou la féminité dont on ne veut pas »[80].

            Cela que je dis là implique un point important : le psychanalyste, s’il n’est comme je l’ai dit qu’un simple appui à la subjectivation du sujet, n’est en aucun cas une autorité[81], sous la tutelle de laquelle le sujet devait rester. D’ailleurs le fait que le psychanalyste doive être dans la plasticité, l’accueil, le laisser-être, le plus radical, va aussi en ce sens.

            Plus encore, dans la transmission qu’opère la pratique psychanalytique, le psychanalyste transmet la technique psychanalytique et l’éthique en acte de la psychanalyse tels qu’il les élabore lui, le psychanalyste, pour que l’élève les élabore à sa manière, dans son indocilité, son infidèle fidélité. Bref, le psychanalyste n’est en aucun cas une autorité, et encore moins un Maître avec majuscule. La psychanalyse s’oppose à toute mise sous tutelle des psychanalysants.

            En ce sens, en citant la très belle formule de Levinas, je dirais que le psychanalyste est dès lors « capable d’un autre destin que le sien »[82].

            Mais, pour en revenir à la dynamique psychanalytique, Israël insiste aussi, toujours en écart par rapport à Lacan, sur le fait que, lorsque la dynamique de la parole se fait solidement subjectivante, la répétition peut se faire créatrice. Alors, dit-il, « la répétition retrouve cette dimension de création qui est signe de vie »[83]. Cela a lieu, avance Israël, si le psychanalyste, par sa pratique du lien de parole désirant, de la rencontre symbolique, part de l’altérité radicale entre soi et l’autre, et s’envisage comme un simple appui qui pourra être abandonné le moment venu. Afin d’accueillir, de laisser-être la subjectivité et la parole du psychanalysant. Afin de – c’est là mon terme[84] –  soutenir la traversée, la perlaboration de la détresse fondamentale. En somme, il s’agit, dans le travail psychanalytique, de laisser le sujet répéter la compulsion de répétition pulsionnelle du sujet, la confrontation au réel, et l’expérience de la détresse fondamentale qui va de pair. Et ce autant de fois que nécessaire, jusqu’au moment où la répétition trouve une forme créative. C’est bien cette patience que le psychanalyse gagne à avoir : il en va là, dit Israël, du « temps de l’attente » et de la « fonction rythmique ». Ici, le sujet n’a « pas besoin d’une scansion imposée de l’extérieur »[85], il s’agit pour le psychanalyste encore une fois, d’être dans l’accueil, le laisser-être, de ne pas forcer le rythme du sujet.

            Le style psychanalytique singulier d’Israël, pratiquant solidement l’accueil et le laisser-être et donc aussi la plasticité psychique, ou ce qu’il appelle le temps de l’attente, rejoint à mon sens l’insistance de Leclaire sur un point important. En effet, celui-ci insiste, dans son débat avec Lacan, sur le fait que le désir de l’Autre gagne, dans le travail psychanalytique, à prendre une forme « un peu déliée »[86]. Plus déliée qu’il ne le prend assez régulièrement, mais pas toujours, chez Lacan – Lacan ayant aussi son symptôme, comme chacun.

            En d’autres termes, le positionnement du psychanalyste gagne à prendre une forme pleinement accueillante et créative, dégagée de toute volonté directive. On le voit, chez Israël comme chez Leclaire, c’est là une lecture de Lacan – et de son éclairage sur la créativité du signifiant – qui s’émancipe de Lacan, en un point où cela est nécessaire. De ce point de vue, en ce qui concerne l’histoire de la psychanalyse, l’apport de Lacan, pour génial et mettant en crise le caractère assez massivement directif de l’enseignement de Freud[87], n’a pas été sans réintroduire une certaine directivité. Et Israël et Leclaire, comme d’autres de ses élèves[88] proposent de mettre en crise, de l’intérieur de l’apport lacanien, le reste de directivité qui habite l’enseignement de Lacan.

            Dès lors, si du côté du psychanalyste, il y a assez de la plasticité, d’accueil, de laisser-être, pour que se déploie le temps de l’attente, du côté du psychanalysant, le symptôme, l’évitement, peuvent muter, s’ouvrir. Le psychanalysant peut cheminer vers le fait d’y faire avec eux de telle manière qu’il dépasse la névrose en tant que telle – cela a tout à voir avec l’autonomie psychique et discursive à laquelle mène le travail psychanalytique selon Israël. Alors la répétition peut être solidement dialectisée, devenir créative. Ce en même temps qu’il y aura toujours du symptôme – et du sinthome. Mais ceux-ci peuvent prendre une forme plus souple, moins rigide, dans le sens concernant la psychanalysant aussi, de la plasticité psychique, et de l’accueil de soi et de l’autre.

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            Bref, Israël nous éclaire à mon sens sur la question de l’intersubjectivité (il n’utilise pas ce terme, c’est moi qui élabore), sur une forme ouverte de l’intersubjectivité. Et sur l’éthique de la psychanalyse telle qu’elle peut ouvrir à une solide subjectivation. Dans cette éthique, le psychanalyste a le souci de la singularité subjective de le psychanalysant en son altérité et son énigme, et accueille plastiquement l’altérité, la subjectivité, la parole et l’énigme du psychanalysant, justement depuis le temps de l’attente. Tout en prenant en compte, à un autre niveau, la question des pulsions, du désir, de l’objet petit a – que Lacan a élaborées solidement. Ce sont des dimensions différentes, montre-t-il.

             Pour revenir à ce que l’on peut dire avec Israël du travail psychanalytique, ce souci du lien de parole désirant du côté du psychanalyste, cela permet donc que, du côté du psychanalysant, que se déploie, en lien à la créativité de sa parole, et à sa plasticité psychique, une capacité d’accueil de sa subjectivité, mais aussi de l’altérité de l’autre. Cela lui permet d’accéder à un lien à l’autre, en amour ou en général, où il s’extraie de son narcissisme. C’est pour cela qu’Israël parle d’amour « transnarcissique », et qu’il insiste sur le fait que l’intersubjectivité sous sa forme ouverte, est une question importante en psychanalyse. Bref, montre Israël, l’amour en soi n’est pas narcissique – contrairement à ce qu’avançait Freud.

            Bref, Israël nous montre à mon sens que la prise en compte du réel, du sexe, des pulsions partielles, de l’objet petit a, n’implique pas, comme le pensait Lacan, une disparition de l’intersubjectivité, de l’autre comme sujet, une disparition de la question du lien à l’autre comme sujet autre. Ce sont là, montre-t-il, deux niveaux différents : d’un côté le pulsionnel et le désir avec l’objet petit a ; de l’autre le lien à l’autre et l’intersubjectivité. Plus encore, Israël pense que c’est une question importante que ne prend pas assez en compte Lacan – malgré l’immense apport de son enseignement. Que ce soit, dirais-je, lorsque Lacan se détourne, plus tard dans son enseignement, de l’intersubjectivité ; ou lorsqu’il pense, plus tôt dans son enseignement, l’intersubjectivité, la rencontre symbolique, mais sans encore la relier au laisser-être et à la traversée de la détresse fondamentale.

            J’aimerais ici préciser que cette intersubjectivité, Israël l’envisage de manière ouverte, ouvrante, créatrice, non narcissique, non imaginaire : détotalisante – élaborant d’une certaine manière à ce que Lacan appelle le « pas-tout ». Il en va là pour Israël comme pour Levinas, je le répète, de « l’ouverture au radicalement autre ».

            Une remarque philosophique est ici nécessaire. J’aimerais rappeler qu’en élaborant Heidegger, et pour penser la singularité du sujet à laquelle Heidegger l’oppose, Levinas insiste sur le fait que le sujet singulier est l’ « étant » par excellence. Et cet étant subjectif singulier, eh bien, selon Levinas, il convient de l’accueillir en son événementialité, en son extériorité, en son altérité, en dehors de toute tentative de totalisation relevant d’une logique de maîtrise. Ce dans un geste éthique d’hospitalité, d’accueil et d’ouverture à la détresse – à l’Hilflosigkeit dirait le psychanalyste. Cela implique d’ailleurs chez Levinas un refus de toute totalité qu’un Savoir de surplomb pourrait croire permettre de maîtriser, et cela ouvre à une « intelligibilité différente du savoir »[89], concernant le sujet.

            Ce qui en psychanalyse nous intéresse, car dans notre champ il en va d’une intelligibilité spécifique de la psychanalyse. D’ailleurs, celle-ci implique plus encore une pensée expérimentale, liée à l’expérience du travail psychanalytique, et déployant une plasticité créative posant des hypothèses, pour conserver les plus pertinentes, mais restant toujours ouverte, mobile. Bref, nous sommes ici à l’opposer de la rigidité théorique, du dogmatisme[90].

            Mais j’en reviens à Levinas. Ce donc je parlais ouvre aussi à la réalité en ce qu’elle relève d’une pluralité concrète, échappant à toute totalisation, et composée des singularités des sujets, irréductibles les uns aux autres. D’ailleurs, pour revenir au vide, dans Totalité et infini, Levinas dit que c’est le « vide » qui vient rompre la totalité, la logique de totalisation[91] – que j’appréhende en psychanalyse comme logique de contrôle imaginaire de la part du sujet.

            Pour en revenir à Israël, sa conception et sa pratique de l’accueil de l’autre dans son extériorité, donc nourries de Levinas, font d’ailleurs qu’Israël ne souscrit pas à la théorie du stade du miroir de Lacan, en même temps qu’il élabore de manière rigoureuse et personnelle son apport si ouvrant sur la question du narcissisme et de l’imaginaire.[92]

            Plus encore, la mise en place d’un lien de parole désirant, comme je le dis dans mes termes, ou d’un lien de rencontre symbolique entre le psychanalyste et le psychanalysant au sens d’Israël, implique l’accueil et la création d’un vide, lié à la perte. Lié au processus même de la perte de l’objet premier, avec ce que cela implique au niveau pulsionnel et du désir en termes d’objet petit a, mais avec ce que cela implique donc aussi en termes d’intersubjectivité ouverte au radicalement autre.

            Et, puisant chez Levinas et dans la tradition juive, Israël considère que la rencontre symbolique, dans être auprès l’un de l’autre (qui est une variation psychanalytique du face à face de la tradition juive), déployant la création symbolique, crée du vide dans la parole, évide la parole et la subjectivité. Ce pour créer une dynamique de parole, une chaîne signifiante avec un point fondateur de vide, et pour créer du nouveau, en premier lieu des nouveaux signifiants. Dans sa définition créatrice du symbolique, il rejoint Lacan. Il le rejoint aussi dans son élaboration du judaïsme. En effet, Lacan dit qu’il est proche du judaïsme en ce qu’il constate l’être de Dieu, mais ne pense pas qu’il existe. Je le cite, parlant du Dieu des Juifs, du Dieu du « Je suis ce que je suis » : « Dieu est, ça ne fait aucune espèce de doute, ça ne prouve pas absolument pas qu’il existe »[93].

            Mais à cela, Israël ajoute que la création est liée à l’amour, et à l’amour en tant que non imaginaire mais bien symbolique[94]. Car selon Israël, je cite, « l’amour crée le sujet, c’est la fonction du psychanalyste ». En ce sens, « l’amour (…) c’est ce qui vient amener ce qui justement n’existait pas pour une personne ». « L’innovation, l’inouï, le jamais vu, le jamais entendu, constituent le domaine de l’amour ». La création du lien symbolique de parole crée la créativité symbolique de la parole, la possibilité de nouvelle utilisation des signifiants du discours du sujet, mais aussi de création de nouveaux signifiants. « L’amour n’est pas la soi-disant répétition d’un amour primordial » ; il « ne renforce pas le Moi »[95]. Bref, dans cet amour symbolique fondateur, amour présent dans  le lien de parole, la rencontre symbolique, et dans la parole du sujet parlant en premier lieu – et donc le psychanalysant comme le psychanalyste –, la création du lien symbolique crée un vide fondateur, un vide fondateur qui rend possible la création de nouveaux signifiants – mais aussi la nouvelle élaboration d’anciens signifiants.

            Sur ce point encore de l’amour, Israël élabore Lacan, et, infidèlement fidèle à celui-ci, il approfondit son enseignement pour produire une avancée pratique et théorique spécifique. En effet, la naissance du sujet à la parole, au symbolique et au désir, dit Lacan, va avec l’émergence de la « différence », qualifiée d’ « absolue », et de l’ « amour » qualifié de « sans limites ». Je cite ici la fin du Séminaire XI., Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse : « Le désir de l’analyste (…) est (…) un désir d’obtenir la différence absolue, celle qui vient quand, confronté au signifiant pri­mordial, le sujet vient pour la première fois en position de se l’assujettir. (…) Là seulement peut surgir la signification d’un amour sans limites parce qu’il est hors des limites de la loi, là seulement il peut vivre » [96]. Bref, ce sont bien là des pistes que Israël élabore et approfondir à sa manière.

            Et, pour continuer de caractériser l’apport spécifique d’Israël, j’aimerais vous parler d’un autre philosophe, important pour Levinas, mais aussi pour notre réflexion sur la création en lien à la tradition juive. Je veux parler de Rosenzweig, ce penseur (1886-1929) ayant réélaboré philosophiquement la tradition juive, et particulièrement ce qu’il en est selon elle de la création de parole.

            Avant d’en venir à Rosenzweig, j’aimerais rappeler qu’Israël a très vraisemblablement élaboré Rosenzweig pour faire avancer la psychanalyse à sa manière. C’est ce que je vais essayer de montrer.

            Une fois cela dit, j’aimerais rappeler qu’un élément important de la pensée de Rosenzweig – que nous retrouvons chez Levinas et, j’en pose l’hypothèse, chez Israël –, c’est son insistance sur la singularité irréductible du sujet, opposée à toute totalisation, la pratique du face à face de l’alliance, crée le monde. Chez lui, la création (ex nihilo) de la parole peut avoir lieu à tout moment, elle n’a pas lieu au début du monde. Le commencement n’est pas le début. La création a lieu à chaque fois que le sujet agit et parle selon l’alliance, et selon ce qu’il appelle le « commandement d’amour » de l’alliance – commandement non moraliste, non normatif. Car cela crée un vide qui sera lui-même créateur dans le monde.

            Ici, dans cette insistance sur l’amour, sur la séparation et le lien de parole en lien à l’amour, Rosenzweig, Levinas et Israël vont, chacun à sa manière, dans le même sens. Je cite Levinas dans son très beau texte sur Rosenzweig, « Entre deux mondes », prononcé d’ailleurs au Congrès des Intellectuels juifs en 1959[98]. C’est un point important car Israël a collaboré avec Levinas dans ces congrès (je ne sais pas exactement pour celui de 1959).

            Il en va là, dit Levinas dans ce texte sur Rosenzweig, d’un « commandement d’aimer », d’ « aimer » le sujet (Levinas dit l’ « homme » ) « dans sa singularité », à l’écart de toute croyance en un Savoir totalisant. Le lien à l’autre, relevant de l’amour, n’est pas, ajoute Levinas dans ce texte (dans d’autres textes, il parlera de l’amour dans d’autres termes), un « formalisme moral, mais la vivante présence de l’amour (…), éternellement renouvelée »[99]. Ainsi la « séparation »[100], dit Levinas reprenant Rosenzweig, implique-t-elle une « vie de relation »[101] où le rapport est « irréductible, unique, original »[102]. « La singularité est nécessaire (…) à l’exercice de cette vie précisément comme irremplaçable singularité, la seule qui soit capable d’amour, la seule qui puisse être aimée, qui sache aimer »[103]. Bref, nous retrouvons ici, chez Rosenzweig éclairé par Levinas, l’intersubjectivité créatrice, ouverte, détotalisante, que nous trouvons aussi chez Levinas, et dont Israël nous parle, en lien à l’amour.

            Mon hypothèse est donc qu’Israël, qui connaissait la tradition juive (et les philosophes élaborant cette tradition), et qui, nous le verrons, développe sur bien des points une pensée très proche de celle de Rosenzweig, élabore de manière psychanalytique, en plus de Levinas, ce qu’il est de l’intersubjectivité ouverte et créatrice et de l’amour chez Rosenzweig. Encore que ce point n’est pas le plus important, car ce qu’Israël nous dit est en premier lieu psychanalytiquement fort fécond.

            J’aimerais ici ajouter un autre point. Je l’ai dit, Israël élabore donc explicitement Levinas, mais aussi sans doute implicitement la conception juive de la parole comme création ex nihilo – telle la parole de Dieu dans la Genèse : le Berechit. Et sur ce point, j’aimerais ici citer Rosenzweig, à la fois pour étayer mon hypothèse comme quoi Israël élabore Rosenzweig ; mais aussi pour donner à lire ce philosophe, fort intéressant pour la psychanalyse.

            Je l’ai dit, Rosenzweig a réélaboré philosophiquement la tradition juive concernant la question du la création de la parole et la nouveauté qu’elle produit. Et je voudrais citer un passage de cet extraordinaire ouvrage qu’est L’Etoile de la Rédemption, à la fois pour nous donner à penser, mais aussi pour pointer l’écho avec Israël. Dans ce passage, Rosenzweig parle de l’ « énonciation » « créat(rice) » du sujet[104] en lien à l’amour – et à Dieu. Il parle de l’énonciation créatrice en ce qu’elle est uniquement de parole, symbolique, qu’elle se situe au niveau de la parole et du symbolique. Et il essaie de caractériser comment « la langue (…) s’éveille à sa véritable vie » [105], en lien au « Je humain individuel, (…) simplement ouvert, encore vide »[106]. Plus encore, il dit que c’est un « miracle » qui « est entièrement signe », et qu’alors « a lieu la Révélation d’une éternelle nouveauté » qui « renouvelle la Création immémoriale pour en faire un présent sans cesse recréé à neuf ». En effet, ajoute-t-il, « la parole de l’homme est symbole. A chaque instant, elle est recréée dans la bouche de celui qui parle, cependant, c’est uniquement parce qu’elle est dès le commencement et qu’elle porte déjà en son sein chaque locuteur qui un jour en elle opère le miracle du renouvellement »[107]. Bref, la parole en ce qu’elle symbolique, dit Rosenzweig, est un lieu qui porte en son sein la parole singulière de chaque sujet parlant, et elle est créatrice, créatrice d’un perpétuel nouveau.

            En termes lacaniens, Rosenzweig nous parle du symbolique créateur, fondateur, que chaque sujet porte potentiellement en lui, et qui porte en lui la parole singulière de chaque sujet singulier. Cela va, comme le montre Lacan, avec un grand Autre symbolique. Cet Autre avec un grand A, Rosenzweig, dans sa pensée religieuse, le relie à Dieu.

            En plus de cela, j’aimerais d’ailleurs préciser, pour montrer les échos entre Rosenzweig et la psychanalyse, puisque j’ai parlé du lien entre le symbolique et le réel, que par son livre L’Etoile de la Rédemption, Rosenzweig introduit d’une certaine manière la question de la mort (du réel) dans la tradition philosophique.

            Pour ma part, en psychanalyste athée, je vois dans les formulations de Rosenzweig, élaborant la tradition juive, une métaphorisation spécifique, religieuse (on pourra en trouver d’autres, par exemple philosophique, littéraire ou poétique), de la capacité de création de la parole, du symbolique. De la parole, du symbolique qui, dans la psychanalyse telle que je l’entends, s’ancre dans l’accueil et l’être-ensemble au sein la détresse fondamentale, et ouvre à une acceptation de l’existence du réel et au déploiement du désir. Cet accueil et cet être-ensemble, symboliques et non imaginaires, ils relèvent, dirais-je avec Israël et Rosenzweig, d’un amour symbolique et d’une intersubjectivité ouvrante, tous deux créateurs.

            Et, concernant le processus psychanalytique, l’accueil et l’être-ensemble (pour reprendre ce terme d’Israël) de la parole et du symbolique, ou du dire, de l’énonciation et de l’écoute, cela naît d’une distance, une séparation, et du vide qui en suit et permet la création de la parole. Entre sujets dans cet être-ensemble de un à un, de désir à désir.

            D’ailleurs, pour insister sur l’articulation entre séparation et être-ensemble dans le lien de parole symbolique, j’aimerais rappeler que symbolôn, en grec ancien, cela signifie, dans une relation d’alliance et d’hospitalité, à la fois la séparation et le lien. En effet, le symbolôn est un signe de reconnaissance dans les relations d’hospitalité. Très précisément, c’est un objet coupé en deux, dont deux hôtes conservaient chacun une moitié. Ces deux parties rapprochées servaient en Grèce antique à faire reconnaître les porteurs et à prouver les relations d’alliance et d’hospitalité, d’accueil contractées antérieurement. Bref, le symbolique, comme symbolôn, implique une articulation entre l’être ensemble et la séparation. En ce sens, le lien de parole désirant, en psychanalyse, prend une forme spécifique, symbolique : il articule séparation et alliance. Et la psychanalyse élabore spécifiquement, et de manière particulièrement subjectivante, ce qu’il en est plus généralement du lien de parole désirant et du symbolique.

            Dans le zigzag de mes réflexions j’aimerais maintenant revenir à ce qu’Israël dit de l’amour, dans un long passage que je vous ai déjà en partie cité, mais que je vais citer entièrement : « L’innovation, l’inouï, le jamais vu, le jamais entendu constituent le domaine de l’amour. L’amour, c’est justement ce qui vient amener ce qui jusque-là n’existait pas pour une personne, pour un couple, pour un groupe, peu importe. L’amour n’est pas la soi-disant répétition d’un amour primordial. L’amour n’est jamais la répétition de ce qui a pu se jouer avec la mère, de ce qui a pu se fantasmer avec la mère. Cet amour-là n’a pour seule fonction que de disparaître, que de faire place nette par le deuil et c’est sur ce deuil que les expériences nouvelles ouvertes sur l’avenir peuvent se développer, peuvent se dérouler, peuvent se jouer (…). Ce qui fait que, encore une fois, le poète ou le chanteur ont parfaitement raison de dire lorsqu’ils disent que ’’l’amour, c’est toujours la première fois’’. Ca n’est pas la répétition. L’amour ne renforce pas le Moi. Il crée le sujet. C’est la fonction de la psychanalyse. »[108]. Et

            Ici Israël insiste sur l’apport spécifique de sa pensée de l’amour qui, au profit d’un certain optimisme tragique, sort la psychanalyse du pessimisme de Freud – pessimisme certes dialectique (109)- concernant l’amour, le lien à l’autre, la possibilité d’une solide subjectivation. Et ce quel que soit l’immense apport de Freud, qu’élabore Israël.

Mais avant de continuer sur Israël, je voudrais citer Freud en réponse à Viereck : « L’humanité ne choisit pas le suicide, car la loi de son existence abhorre la route directe vers son objectif. La vie doit accomplir son cycle d’existence. Chez chaque personne normale, le désir de vie est assez fort pour contrebalancer le désir de mort, bien qu’à la fin de désir de mort se montre plus fort ». Et Freud de parler de Nietzsche – ce qui signifie qu’il connaissant bien l’oeuvre de ce dernier, quoiqu’il en dise ailleurs – : « Il est surprenant de voir à quel point son intuition préfigure nos découvertes. (…) Personne d’autre que lui n’a si profondément ressenti la dualité des motivations de la conduite humaine et l’insistance du principe de plaisir à prédominer indéfiniment »; avant de citer le Zarathoustra de Nietzsche : « La douleur dit: Passe et finis ! / Mais toute joie veut l’éternité. Veut la profonde éternité ! » »(109). Ce que pour ma part, concernant Freud, j’élabore en caractérisant son pessimisme de dialectique.

            Mais surtout, Israël nous parle du dire et de l’énonciation créateurs, liés à l’amour tel qu’il l’entend, et qui crée du nouveau, et qui est la fonction de la psychanalyse. Car la psychanalyse, je l’ai dit, ça crée de la nouvelle parole, du nouveau signifiant, plus même ça produit le vide qui va permettre le saut signifiant qui va permettre changement de discours. Autre manière de dire que c’est là une forme de poésie spécifique.

            Et, concernant cette question de l’amour créateur, j’aimerais ici, pour insister sur l’intérêt de la pensée de Rosenzweig pour nous, mais aussi pour insister sur le rapport d’Israël à Rosenzweig, citer un passage de Rosenzweig qui exprime une conception très proche de l’amour comme créateur. En effet, Rosenzweig parle de l’amour du côté de l’amant qui est « cette autodonation chaque instant recommencée »[109], « qui ne veut pas cesser d’être neuf »[110], « l’amour (…) ne cesse de ressurgir à neuf ; c’est un permanent recommencement au départ »[111].

            J’en reviens maintenant à l’apport d’Israël. A mon sens, je l’ai dit, Israël est infidèlement fidèle à Lacan. Il élabore et approfondit son enseignement pour produire une avancée pratique et théorique spécifique. Enfin, c’est ce que je pense moi, car d’un point de vue lacano-freudien plus strict, Israël céderait quelque peu à l’idéalisme. Mais, à l’expérience que j’ai de la psychanalyse, je dirais pour ma part qu’Israël a raison sur ces points et qu’il a ouvert le freudo-lacanisme à ce que j’appellerais un optimisme tragique – opposé à l’optimisme indemnisant du discours courant normopathe. D’un côté, j’utilise ici le terme de tragique, car Israël va dans le sens de la constatation freudienne, à la fois lucide et tragique, du fait que, pour beaucoup de sujets, l’existence courante de la compulsion de répétition massive, avec la décharge pulsionnelle massive et directe qui va de pair, a des conséquences massivement désubjectivantes, pour les sujets et le collectif. De l’autre, Israël ouvre à un optimisme tragique, pour différentes raisons. Premièrement, il nous aide à mieux appréhender en quoi, il est bien possible, concernant certains patients désubjectivés, d’ouvrir malgré tout les choses, de les faire entrer dans la parole et dans la subjectivité. Alors, le travail psychanalytique peut mener jusqu’à une subjectivation où la répétition se fait en partie créatrice. Ce qui fait que, s’il y a répétition chez le sujet, elle ne prend pas – plus – une forme désubjectivante. Et peut devenir solidement dialectisée.

            Deuxièmement, par rapport à Lacan, mais aussi Freud, l’apport d’Israël permet d’envisager de manière solide en quoi l’amour, la joie, et l’accueil de la subjectivité et de l’autre, en tant que symboliques et non imaginaires, dans l’intersubjectivité ouverte, peuvent avoir leur place dans le travail psychanalytique.

            Troisièmement, l’apport d’Israël permet d’ouvrir la psychanalyse à quelque chose comme une autonomie discursive et psychique. Avec toutes les implications que cela a pour que la psychanalyse, comme le pointe Lacan, je l’ai rappelé, aide la sujet dans le sens d’une une sortie de la tutelle – et j’ajouterais moi : que ce soit dans la relation institutionnelle ou dans la tutelle inhérente à la binarité, l’androcentrisme, l’hétéronormativité.

            Et pour continuer sur Israël, c’est d’ailleurs son optimisme tragique qui fait qu’il ne peut suivre Freud ni Lacan sur l’hypothèse de la pulsion de mort comme compulsion de répétition désubjectivante chez tous les sujets. Et qu’il ne peut suivre, comme il le dit aussi, Lacan sur ses réflexions sur le stade du miroir ou sur le père comme « père-version ». Toutefois, concernant la pulsion de mort, il propose une réflexion fort lucide sur la Schadenfreude, la jouissance sadique de la souffrance de l’autre,inhérente au fonctionnement du sujet pris dans la compulsion de répétition sous sa forme désubjectivante[112]. Il propose aussi une conception du narcissisme et de la transmission qui sont fort ouvrantes.

**

            En conclusion, j’aimerais insister sur le fait que c’est pour ma part en très bonne partie dans la méditation d’Israël, en plus de Lacan[113], que je trouve dans ma pratique psychanalytique, une manière de soutenir le psychanalysant vers la possibilité d’une naissance de la subjectivité, mais aussi d’une solide subjectivation, par la pratique du lien de parole désirant et de la parole créatrice.

            C’est pour cela que je pense que, face à tout ce qui dans notre situation contemporaine, rend la parole, le lien de parole, la naissance de la subjectivité et la subjectivation si difficiles, les choses sont malgré tout ouvrables, parfois, grâce à l’accueil et à la rencontre psychanalytiques. En effet, celles-ci ouvrent à la création d’un lien de parole et la création de parole, à la nouveauté de parole et au fait d’y faire avec son symptôme, ses évitements, malgré tout – parce la répétition a été ouverte.

            Bref, avec les sujets pas encore nés à leur subjectivité, je pense avec Israël, que, comme le dit d’ailleurs Lacan, l’offre du psychanalyste crée la demande : comme le décline Israël, il est possible de créer un lien psychanalytique, un lien de parole désirant, qui amène le sujet à accéder à une parole subjective désirante.

            Et puis, avec le sujet déjà subjectivé, une telle pratique de la psychanalyse, tragiquement optimiste donc, permet au psychanalysant de se subjectiver solidement. Ce concernant les différentes dimensions de la vie psychique et de la parole que j’ai essayé d’articuler dans ce texte : du symbolique, du réel et de l’imaginaire ; mais aussi de la dénormativation et de la singularisation du discours du sujet par rapport au discours collectif et aux dispositifs de pouvoir – avec ce que cela implique d’autonomisation psychique et discursive, de sortie de la mise sous tutelle et de débinarisation – ; ou encore du surmoi ; de la bisexualité psychique (et de la sexuation) ; du destin des pulsions ; de la détresse fondamentale ; et puis donc du lien à l’autre, bref de l’intersubjectivité envisagée de manière accueillante, créatrice, ouverte, détotalisante, et donc non narcissique. A ceci s’ajoute d’ailleurs la dimension du sentiment d’existence subjective – qu’a éclairée Winnicott.


[1] Je remercie vivement Patrick Martin-Mattera et Alexandre Lévy de leur invitation à l’UCO et de leurs retours sur ma présentation.

[2] Sur la création, ici je fais référence à la réflexion de Patrick-Martin-Mattera dans Théorie et clinique de la création. Perspective psychanalytiqueAnthropos-Economica, 2005.

[3]

[4] J’élabore ici Freud qui parle plutôt de plasticité des pulsions.

[5] Sur cette question, bien des références seraient à donner. Je me contenterai de faire référence, concernant l’hétéronormativité et la binarité, à Patricia Gherovici, Transgenre : Lacan et la différence des sexes, Paris, Stilus, 2021 ; Jorge N. Reitter, Heteronormativity and psychoanalysis, Routledge, 2023. Sur ce dernier ouvrage, j’ai fait une recension ici : https://dimitrilorrain.org/2023/01/13/sortie-de-heteronormativity-and-psychoanalysis-de-jorge-n-reitter-routledge-2023/

[6] Winnicott me semble d’ailleurs particulièrement intéressant aussi.

[7] https://dimitrilorrain.org/2022/07/22/apports-de-la-psychanalyse-creative-texte-paru-dans-lettre-de-la-fedepsy-n10-juillet-2022/

[8] M. Foucault, L’ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971, p. 92-3.

[9] Concernant la tradition juive, je tiens à faire référence aux travaux de David Lemler, avec lequel j’ai eu la chance de beaucoup apprendre. Ici un enregistrement de la rencontre sur son livre Création du monde et limites du langage, Paris, Vrin, 2020,

 que j’ai organisée : https://dimitrilorrain.org/2022/01/18/david-lemler-univ-sorbonne-a-propos-de-son-ouvrage-creation-du-monde-et-limites-du-langage-librairie-des-bateliers-strasbourg-15-1-2022/

[10] F.-D. Sebbah, Levinas, Paris, Les Belles Lettres, 2000.

[11] Sur l’accélération, voir B. Stiegler, Dans la disruption, Paris, LLL, 2016 ; H. Rosa, Aliénation et accélération, Paris, La Découverte, 2012.

[12] Sur cette complexité et cette ambivalence, je renvoie à Be. Stiegler, op. cit.

[13]  Je préfère parler de cheminement de genre que d’identité de genre, pour insister sur le caractère dynamique de l’élaboration subjectivante de la question du genre par le sujet. Sur la question du genre, je renvoie en premier lieu aux travaux de P. Gherovici, op. cit. ; T. Goguel d’Allondans et Jonathan Nicolas (dir.), Choisir son genre ?, Chronique sociale, 2022 ;  André Michels, « De la pulsion comme subversion du genre », in Laurence Croix et Gérard Pommier (dir.), Pour un regard neuf de la psychanalyse sur le genre et les parentalités, Erès, 2018 ; Stéphane Muths, « ’’Un garçon dans un corps de fille’’, identités de genre et effraction pubertaire », in Thierry Goguel d’Allondans et Jonathan Nicolas (dir.), Choisir son genre ?, op.cit., p. 99-120 ; Jonathan Nicolas, « A l’ombre des jeunes gens en fleurs, une esquisse des identités adolescentes », in Thierry Goguel d’Allondans et Jonathan Nicolas (dir.), Choisir son genre ?, op.cit., à. 169-180 ; J. N. Reitter, op. cit. ;  Frédérique Riedlin, « Sur un air de famille(s). À partir d’une question de Judith Butler. La parenté est-elle toujours déjà hétérosexuelle ? », in Laurence Croix et Gérard Pommier (dir.), Pour un regard neuf de la psychanalyse sur le genre et les parentalités, Toulouse, Erès, 2018.

[14] B. Lévy, L’ère de la revendication, Paris, Flammarion, 2022. Voir : https://dimitrilorrain.org/2022/06/17/autour-de-benjamin-levy-pour-son-livre-lere-de-la-revendication-flammarion-2022/

[15] Lucien Israël, Boiter n’est pas pécher, Strasbourg/Toulouse, Arcanes/Erès, 2010, p. 83.

(16) Sur cette question de la masculinité ouverte, je renvoie paticulièrement à I. Jablonka, Des hommes justes, Paris, Seuil, 2019; P. Farges, Le Muscle et l’esprit, Bruxelles, Peter Lang, 2020. Ou encore bell hooks, La volonté de changer, Divergences, 2021. Sur le mythe de la virilité, voir le livre du même nom d’Olivia Gazalé, Paris, Robert Laffont, 2017. Sur la servitude volontaire à laquelle cèdent certaines femmes, voir le livre de Manon Garcia, On ne naît pas soumise: on le devient, Paris, Flammarion 2018.

[16] Ne citons que Th. Laqueur, La Fabrique du sexe, trad. Michel Gautier, Paris, Gallimard, 1992.

(17): Sur la sexuation, envisagée selon un freudo-lacanisme ouvrt, voir P. Gherovici, op. cit.

[18] Dans le cas du sujet trans, voir particulièrement p. Gherovici, op. cit. Sur cette fluidification, voir S. Hefez, Transitions, Calmann-Lévy, 2020.

[19] Pour cette conflictualité entre ouverture et normativité binaire, androcentrée et hétérenormée chez Freud et Lacan, voir par exemple N. Reitter, op. cit.; P. Gherovici et M. Steinkoler (dir.), Psychoanalysis, gender, and sexualities, Londres et New York, Routledge, 2023: particulièrement les textes d’Elissa Marder, « Glôssa and ‘Counter-Will’: The Perverse Tongue of Psychoanalysis » (p.56-69) et de Darian Leader, « The Gender Question from Freud to Lacan » (p.70-93). Pour une critique ouvrante de Freud et de Lacan du point de vue de philosophies féministes, voir particulièrement M. Garcia, op. cit.; et C. Froidevaux-Metterie, La révolution du féminin, Paris, Gallimard, 2015.

[20] Op. cit.

[21] Dijon, Les Presses du réel, 2019.

[22] Lorsque je parle de binarité, je parle aussi d’androcentrisme et d’hétéronormativité. La binarité impliquant ces deux derniers.

[23] Lorsque je parle de binarité, cela implique aussi l’androcentrisme et l’hétéronormativité. C’est le même discours collectif qui relève des trois.

[24] Je renvoie aux réflexion sur la lathouse de A. Lévy et P. Martin-Mattera dans Patrick Martin-Mattera et Alexandre Lévy, « Le ’’concept’’ de lathouse dans l’œuvre de Jacques Lacan. Implications psychologiques, cliniques et sociales », Bulletin de psychologie, 2017/4, 550, p. 311-319.

[25] Question dont parle largement Lacan.

[26] Boiter n’est pas pécher, op. cit.

[27] J. Lacan, Le Séminaire, Livre XIX, Ou pire, 1971-1972, 15.12.71, éd. Valas, p. 27.

[28] « Qu’est-ce que les Lumières », in Vers la paix perpétuelle. Que signifie s’orienter dans la pensée ? Qu’est-ce que les Lumières ? , trad. J-F. Poirier et F. Proust, Flammarion, 1991.

[29] Boiter n’est pas pécher, p. 101.

[30] Sur cette question du lien de parole et du défait de lien de parole, je suis aussi marqué par les travaux de Winnicott, que j’élabore de manière personnelle. Winnicott parle pour sa part de « déprivation ».

[31] Alain Didier-Weill, Les Trois temps de la Loi, Paris, Seuil, 1995.

[32] Dans lequel il est, comme y insiste Lacan dans Le Séminaire : Livre XVI. D’un Autre à l’autre, 1968-1969, Paris, Seuil, 2006 ; et Israël dans Boiter n’est pas pécher, op. cit.

(33) Maggie Nelson, De la liberté, Paris, Sous-sol, 2022.

[33] Telle que l’éclairent Lacan et Israël. Lacan a pu parler un temps d' »ordre symbolique », mais il en est revenu à un moment de son enseignement.

(34) Fabrice Bourlez, Queer psychanalyse, Paris, Hermann, 2018.

[34] Sur cette question, voir parmi d’autres, dans une optique freudo-lacanienne, P. Gherovici, Lacan dans le ghetto, Paris, Le Bord de l’eau, 2016.

[35] S. Freud, dans Sigmund Freud présenté par lui-même.

[36] C’est une question qu’il me faudra traiter. En quoi la mythologie contemporaine, particulièrement les productions culturelles (série, chanson, films, livres, etc.) propose-t-elle de tels éléments ?

[37] Dans ce que je vais présenter là, je suis proche de ce que nous dit Winnicott, Conversations ordinaires, Paris, Gallimard, 1988.

[38] Comme l’a éclairé Lacan dans Le Séminaire : Livre XXIII. Le sinthome, 1975-1976, Paris, Seuil, 2005.

[40] Winnicott parle lui de « self » pour élaborer cette question du sentiment d’existence, concept que je ne retiens pas pour me situer dans l’héritage de Freud et de Lacan. Le sentiment d’existence, c’est là une question importante. J’aimerais juste ici préciser que je rejoins ici J.-M. Jadin (La structure inconsciente de l’angoisse, Strasbourg-Toulouse, Arcanes-erès, 2017) dans son souci d’articuler le freudo-lacanisme et cet apport de Winnicott. J.-M. Jadin travaille sur cette question aussi avec Anzieu, Diamantis et Dolto. Voir : https://dimitrilorrain.org/2021/02/19/jean-marie-jadin-langoisse-est-deja-un-exil-et-de-cet-exil-on-sort-par-le-desir/

[41] Lucien Israël, Boiter n’est pas pécher, op. cit. ; J.-R. Freymann, La naissance du désir, Strasbourg/Toulouse, Arcanes/Erès, 2005.

[42] Sur le laisser-être, voir A. Didier-Weill, Les Trois temps de la loi, op. cit.

[43] D. Espinet, Phänomenologie des Hörens. Eine Untersuchung im Ausgang von Martin Heidegger, Tübingen, Mohr Siebeck 2016.

[44] Idem.

[45] Martinus Nijhoff, p. 67

[46] Lucien Israël, La parole et l’aliénation, Strasbourg/Toulouse, Arcanes/Erès, 2007, p. 17.

[47] Idem, 134.

[48] J’élabore singulièrement sur le lien d’Israël à la tradition juive. Sur cette question, voir aussi D’A. Abécassis, voir son formidable texte sur la conception de l’interprétation de Lucien Israël, intitulé « Entre le MiDRaCH et l’interprétation psychanalytique », dans Psychanalyse et liberté, Arcanes 1999, volume collectif en l’honneur de Lucien Israël ;  J.-J. Rassial, La psychanalyse est-elle une histoire juive ? Paris, Seuil, 1981.

[49] Voir P. Martin-Mattera, Théorie et clinique de la création, op. cit. ;  A. Didier-Weill, Les Trois temps de la loi, op. cit., 44sq.

[50] Ce que Lacan a très bien mis en perspective. Et que Foucault et Derrida permettent aussi de penser.

[51] Que cet événement ait historiquement ait eu ou non lieu. Sur cette question, voir Rogozinski, Moïse l’insurgé, Paris, Cerf, 2022.

[52] Voir G. Haddad, Le péché originel de la psychanalyse, Paris, Seuil, 2007. Toutefois, G. Haddad ne tire à mon sens pas pleinement les implications concernant Lacan d’une telle prise en compte.

[53] J. Lacan, Le Séminaire, livre XVI., D’un Autre à l’autre, 1968-1969, op. cit., 11.12.68, p. 79. En cela il reprend explicitement la traduction anglaise dénommée Bible de King James, de 1611 : « I am that I am ».

[54] Les Trois temps de la loi, op. cit., p. 348.

[55] Sur cette question, voir entre autres G. Haddad, op. cit.

[56] Voir la conclusion de « Fonction et champ de la parole et du langage », in Ecrits, Paris, Seuil, 1966.

[57] Ainsi dans « La proposition de 67 » et dans « L’Etourdit ». Voir les Autres écrits, Paris, Seuil, 2001.

[58] Voir le chapitre sur la question dans Boiter n’est pas pécher.

[59] Boiter n’est pas pécher, op. cit., p. 53.

[60] Idem, p. 67.

[61] Les trois temps de la loi, op. cit. p. 341.

[62] Boiter n’est pas pécher, op. cit., p. 266.

[63] Il faudrait insister plus systématiquement sur la manière dont Israël reprend l’héritage de Freud et de Lacan. Mais dans ce texte, je préfère marquer l’écart, tout en marquant certains liens.

[64] J.-R. Freymann nous éclaire sur cet apport de l’œuvre d’Israël. Voir La naissance du désir, op. cit. ; ou Eloge de la perte, Strasbourg-Toulouse, Arcanes-érès, 2015

[65] Comme je l’ai dit en note, une autre dimension dont je parle trop peu dans ce texte est la mise en place du sentiment d’existence.

[66] Le Moi et la chair, op. cit. ; Moïse l’insurgé, op. cit.

[67] Boiter n’est pas pécher, op. cit., p. 65-66.

[68] Voir J.-R. Freymann, Eloge de la perte, op. cit.

[69] Idem, p. 66.

[70] Le Séminaire : Livre XI. Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, 1964, Paris, Seuil, 1973, leçon du 24.6.64.

[71] Boiter n’est pas pécher, op. cit., p. 292.

[72] Idem., p. 255.

[73] Idem., p 83

[74] Idem., p 83

[75] Idem., p 245

[76] Voir par exemple L’éducation à la majorité.

[77] Boiter n’est pas pécher, op. cit., p. 69.

[78] Idem., p. 286

[79] Idem., p. 266.

[80] Idem., p. 81.

[81] Il peut exister par ailleurs, dans l’existence du sujet, des autorités subjectivantes. Comme le dit Adorno dans son texte l’éducation à la majorité. Mais le psychanalyste n’est pas une autorité.

[82] Totalité et infini, op. cit., p. 314.

[83] Pulsions de mort, Strasbourg-Toulouse, Arcanes-erès, 2007, p. 189.

[84] Assez winnicottien d’ailleurs.

[85] Boiter n’est pas pécher, op. cit., 257.

[86] Serge Leclaire, Rompre les charmes,Inter Éditions, 1981, p. 167.

[87] Voir entre autres M. Safouan, Le Transfert et le Désir de l’analyste, Seuil, 1988.

[88] Voir aussi particulièrement F. Perrier, La Chaussée d’Antin : Œuvre psychanalytique I., Paris, Albin Michel, 2008 et La Chaussée d’Antin II. : Œuvre psychanalytique II., Albin Michel, 2008.

[89] Comme le dit F. Poché, La culture de l’autre. Une lecture postcoloniale d’Emmanuel Levinas, op. cit., p. 83.

[90] Ici la psychanalyse ouverte, créatrice, rencontre la philosophie la plus féconde, par exemple celle de Nietzsche, telle que l’éclaire E. Salanskis, Nietzsche, Paris, Belles Lettres, 2015.

[91] Totalité et infini, op. cit., p. 30.

[92] Ici joue sans doute sa méditation explicite de Barthes, et de son élaboration de la réflexion lacanienne sur l’imaginaire. Pour cette question, voir le Roland Barthes par Roland Barthes.

[93] Le Séminaire : Livre XVI. D’un Autre à l’autre, 1968-1969, op. cit., p. 103-104.

[94] Pour être rigoureux concernant l’amour selon Israël, il convient de préciser que sa méditation de la réflexion sur le discours amoureux de Barthes joue aussi un rôle dans sa conception de l’amour, et

[95] L. Israël, « La parole et l’aliénation », op. cit., p. 103.

[96] Op. cit, leçon du 24.6.64.

[98] Dans Difficile liberté, Paris, Albin Michel, 1963, p. 272-302.

[99] « Entre deux mondes », op. cit., p. 286-287.

[100] Idem, 283.

[101] Idem, 289.

[102] Idem, 284.

[103] Idem, 289.

[104] Paris, Seuil, 1982, p. 200.

[105] Idem, p. 162-163.

[106] Idem, p. 250.

[107] Idem, p. 162-163.

[108] L. Israël, « La parole et l’aliénation », op. cit., p. 103.

[109] L’Etoile de la rédemption, op. cit., p. 232

(109) Interview de Freud par Vereck, que l’on trouve en ligne en français. Citée par J.-M. Rabaté, Lacan l’irritant, Paris, Stilus, 2023, p. 35.

[110] Idem, p. 233.

[111] Idem, p. 303.

[112] Pulsions de mort, op. cit.

[113] Mais aussi de Winnicott.

Chères amis, chers amis,

Je vous informe de la sortie de ce numéro absolument passionnant. Ce volume est dirigé par Emmanuel Delille et Katia Genel. Les auteurs nous y parlent de la relation théorique et historique, entre, d’un côté, la psychanalyse, et, de l’autre, l’Ecole de Francfort, la théorie critique, Norbert Elias ou la psychologie historique. Avec aussi une traduction d’un texte de Horkheimer.

https://www.cairn.info/revue-archives-de-philosophie-2023-1.htm

Bonne lecture !

Ici la présentation:

Chères amies, chers amis,

Je relaie ici les informations sur cette journée.

« Notre situation historique semble se caractériser par une crise de la liberté. 

Les symptômes de cette crise sont multiples : montée des tentations autoritaires, menaces sur les libertés fondamentales au nom de la sécurité ou de la santé, mise au point de technologies de surveillance et d’exploitation des données personnelles, marchandisation des ressources naturelles, sociales et cognitives … Plus profondément, la crise écologique, la prise de conscience de la dépendance de l’individu humain à son milieu naturel et social nous conduisent à remettre en question la conception traditionnelle de la liberté humaine, fondée sur la maîtrise et la souveraineté de l’homme.

Cependant, une crise peut également se comprendre comme un moment de vérité ou un moment décisif.  La crise de la liberté peut alors être vue comme une chance inédite de repenser cette notion et de lui rendre toute sa valeur.

 Faut-il alors considérer que notre liberté est en péril, ou bien est-elle simplement conduite à se redéfinir ? Convient-il de voir dans cette crise un recul du projet d’émancipation, une panne de l’imaginaire démocratique, ou bien l’occasion de réinventer cette notion et d’en renouveler les pratiques ? »

Organisation : Centre de recherches en philosophie allemande et contemporaine (Crephac).

De 09h15 à 18h00

Amphithéâtre du Collège Doctoral européen – 46, boulevard de la Victoire, Tram : Observatoire

Programme :

9h15 : Arnaud Tomès (lycée Fustel de Coulanges, chercheur associé au Crephac) : Le fardeau de la liberté

10h05 : Guillaume Barrera (lycée Fustel de Coulanges, CPGE) : Le libéralisme est-il dépassé ?

11h10 : Olivier Fressard (BNF) : La démocratie à l’épreuve de la mondialisation

14h : Muriel Van Vliet (université de Rennes) : De la philosophie de la culture et de l’archéologie du savoir à l’anthropologie de la nature

14h50 : Xenophon Tenezakis (université Paris-est Créteil) : Apories de l’engagement et du collectif à l’ère néolibérale

15h55 : Quentin Mur (université de Toulouse) : Autonomie politique et nature : Castoriadis au risque du tournant ontologique

Organisation : Centre de recherches en philosophie allemande et contemporaine (CREPHAC), Université de Strasbourg.

Pour tout renseignement : atomes@unistra.fr

Voir :

Arnaud Tomès est philosophe, professeur en classes préparatoires littéraires et économiques à Strasbourg, chargé de cours à l’Université de Strasbourg et chercheur associé auprès du Centre de recherches en philosophie allemande et contemporaine (Crephac).
Il a consacré sa thèse à la Critique de la raison dialectique de Sartre et s’est intéressé à la question de l’intelligibilité de l’histoire et au statut de la rationalité dans la compréhension des phénomènes historiques et sociaux. Il a publié plusieurs ouvrages sur Sartre et une édition de L’Esquisse d’une théorie des émotions.
Il a également travaillé sur Castoriadis et la question des imaginaires sociaux et politiques. Il a publié sur le sujet : Pour l’autonomie (avec Philippe Caumières) ; et Castoriadis, l’imaginaire, le rationnel et le réel. Il s’intéresse actuellement à la philosophie sociale, à la théorie critique et à l’actualité du projet d’émancipation; mais aussi à la relation entre philosophie et psychanalyse.

Chères amies, chers amis,

Voir: https://www.rcf.fr/articles/culture-et-societe/la-question-du-genre-sujet-pregnant-pour-les-ados-et-les-adultes

Ils y parlent de leur récent ouvrage « Choisir son genre? » (Chronique sociale, 2022).

Bonne écoute !