Chères amies, chers amis,
J’aimerais ici dire quelques mots du très beau livre de Jean-Michel Rabaté, Lacan l’irritant (Stilus, 2023).
Dans cet ouvrage, il propose une mise en perspective de Lacan en insistant sur la dimension fécondement irritée et irritante de sa parole et de sa pensée – et plus encore du texte (ce que l’on pourrait appeler le « texte-Lacan ») que nous lisons lorsque nous fréquentons ses écrits et séminaires.
En effet, aux Etats-Unis, où Jean-Michel Rabaté vit et enseigne (Université de Pennsylvanie), existe à nouveau un grand intérêt pour Lacan comme pour la psychanalyse – tout comme il existe une psychanalyse, particulièrement freudo-lacanienne, fort créative. Ce regain d’intérêt est permis par l’essor de ce que l’on y appelle les studies (dont particulièrement les gender studies). Et l’éclairage de Jean-Michel Rabaté sur Lacan nous donne une piste novatrice pour donner à entendre d’une nouvelle manière l’enseignement de Lacan, mais aussi la psychanalyse, dans le nouveau contexte culturel qui existe aux Etats-Unis, mais aussi plus généralement.
En somme, contre tout anti-américanisme et contre tout conservatisme, il s’agit pour Jean-Michel Rabaté, comme il le dit dans la vidéo que je relaie plus loin, de rendre à Lacan et à la psychanalyse leur pouvoir irritant, sans aller jusqu’à l’offense. Pour aider le sujet contemporain, s’interrogeant souvent en termes d’identité (d’ailleurs socialement minoritaire : de genre ou autre), à justement ouvrir cette interrogation. Ce dans le nouveau contexte culturel, où, je dirais, le discours collectif, par ce questionnement en termes d’identité, rend maintenant – et fécondement – le sujet beaucoup plus sensible aux questions du pouvoir et de la violence désubjectivante, sous toutes leurs formes (1).
Dans sa réflexion sur l’identité, Jean-Michel Rabaté rejoint d’ailleurs la psychanalyse contemporaine qui accueille pleinement – et ne rejette donc pas – cette interrogation actuelle des sujets en termes d’identité, afin d’ouvrir à la levée du désir subjectif s’y trouvant bien souvent (2).
Dans mes termes, je dirais que, dans la lecture de Jean-Michel Rabaté, Lacan apparaît non pas comme une autorité discursive, mais comme le passeur irrité et irritant d’une conflictualité discursive et psychique. Cela vient ouvrir ce que les discours collectifs contemporains, seraient-ils aussi fécondement progressistes, ont tendance à refermer. Et, dans la cure pratiquée en s’appuyant sur Lacan, cela permet de rendre la parole du sujet à nouveau singulière, créative, et donc critique. Bref, l’affect d’irritation qui habite et que suscitent la parole et la pensée de Lacan – et plus encore le « texte-Lacan » – est bien le vecteur de l’ouverture d’une telle conflictualité, d’une telle créativité, d’une telle mise en crise. Ce, au niveau collectif, contre toute recherche de giron dans un discours collectif normatif. Mais aussi, ce qui va de pair, au niveau subjectif, contre toute refermeture de la parole du sujet sur la léthargie d’un confort qui obture la possibilité d’avancées subjectivantes à venir.
Ainsi, en nous donnant à lire Lacan comme un « trouble-fête » et un « taon dans la cité » (tel Socrate selon Platon), ce livre redonne à celui-ci sa dimension critique et subversivement créative.
Ce qui est ici critiqué et déconstruit par Lacan, tel que l’éclaire Jean-Michel Rabaté, c’est aussi la conception mainstream du sujet et de l’auteur. Cela lui permet de situer le « retour » de Lacan à Freud comme une « transformation » de la « discursivité psychanalytique fondée par Freud » – telle que l’a éclairé Foucault (p. 13).
Alors la psychanalyse apparait comme « à la fois un discours pris dans les sciences humaines, un discours portant sur la sexualité, le désir, le sujet clivé de l’inconscient, la topique du moi, les pulsions, et une archive, un système autopoïétique qui se révise sans cesse, un texte foisonnant et plein de lacunes qu’il s’agit de relire avec attention » (p. 20).
Plus encore, c’est bien, avec Freud et Lacan, l’existence de la « pulsion de mort » ou plus largement la destructivité pulsionnelle, qui est affirmée. Ce contre tout idéalisme visant à prendre le sujet dans un optimisme béat, dans un culte de la positivité (pensons par exemple à la psychologie positive) mystificateur. En somme, il existe inéluctablement chez l’être humain une « cruauté », une destructivité. Et cette « cruauté », cette destructivité, dans la parole ou dans l’écriture, doit pouvoir – comme nous l’enseignent Lacan et Winnicott – se déployer, et non pas être réprimée, pour se déployer de manière créatrice. Pour Lacan, « dans le travail d’écriture » (p. 75).
En ce sens, la lecture de Jean-Michel Rabaté passe aussi par l’éclairage du fait que la psychanalyse de Freud et de Lacan est à relier aux Lumières obscures (p. 106) au sens d’Adorno et de Horkheimer (3).
L’un des points les plus vifs et les plus ouvrants du livre est l’insistance – en écho à Derrida, et au débat entre Lacan et Derrida – sur le fait que le dernier Lacan est un Lacan élaborant la question de l’écriture. Ce point est certes bien connu des spécialistes et, mais le livre nous en offre un éclairage novateur.
Car la « mémoire » psychanalytique et culturelle que l’écriture, au sens de Lacan, déploie, consiste en une « mémoire qui se fabrique elle-même en gérant sa part d’oubli » (p 109). Bref, comme dit auparavant, l’écriture du texte-Lacan est une archive créative, elle est même le système autopoïétique d’un « écrivain pluralisé » (p. 115), « disséminant » (4) la « subversion du sujet » (p. 116). En ce point, d’ailleurs, Lacan met au travail Joyce qu’il a longuement médité, Joyce qui « détiss(e) » le tissage du texte (p. 142), le tissage de la mémoire culturelle dans laquelle nous sommes tous pris. Ce – en va-t-il là d’une éthique ? – afin que le sujet ainsi redéfini accède au geste de « s’autoriser de soi-même et d’un Autre » (p. 148), ce sans se prendre pour une autorité.
A mon sens, cela ouvre à une conception du psychanalyste – et de l’écrivain – comme tisseur, comme passeur critique et créatif, irritant et en cela porteur de nouveauté. A l’opposé de toute autorité (5) .
Plus encore, cela soutient le fait que le sujet, dans la cure analytique, déploie une telle mémoire, une telle écriture créative, mais aussi une telle élaboration ouvrante – et même sinthomale (je parlerai plus loin du concept de sinthome) – de ce que Lacan appelle le non-rapport sexuel, c’est-à-dire l’absence de complémentarité entre deux sujets liés sexuellement.
Pour tout cela, Jean-Michel Rabaté lit Lacan avec Freud, avec la littérature (Sade…), la philosophie (Kant et Nietzsche – lui aussi un philosophe de l’irritation), les sciences humaines (particulièrement Luhmann).
Et, ayant donc parlé du sinthome, je ne puis finir ce texte sans pointer le fait que ce livre approfondit le travail déployé dans Joyce, hérétique et prodigue (Stilus, 2022).
Cet ouvrage articulant Joyce, Lacan et Derrida, pour le dire trop rapidement, éclaire le dernier Lacan comme un joycien hérétique. Il éclaire aussi que je propose d’appeler le texte-Lacan comme le déploiement d’une écriture du sinthome. Rappelons ici ce qu’est le sinthome – création conceptuelle géniale de Lacan, qui permet une avancée clinique fondamentale dans la cure. Le sinthome, je dirais, est cette création symptômale spécifique travaillant à même la lettre (et liée au hors-sens et à l’équivoque, la surdétermination maximale).
Ici, c’est bien de la créativité de ce symptôme spécifique qu’est le sinthome, dont il est question. Ce contre toute logique d’adaptation sociale (il existe bien sûr une forme d’inscription sociale qui n’est pas adaptative), entravant chez le sujet la fragilité, le ratage, et ainsi toute subjectivité, toute singularité, toute vitalité psychique et discursive.
Plus encore, cette forme spécifique du symptôme qu’est le sinthome a pour grand mérite de faire tenir le sujet là où la béance (ce point de réel, de pulsionnalité pure, de jouissance (6), où le psychisme et la parole défaillent absolument, laissant le sujet dans un désarroi radical) pourrait l’orienter vers une destructivité ou une autodestruction débridée.
Dans cette opération psychique spécifique du sinthome, relevant donc d’une écriture psychique, la langue est détruite et recréée pour échapper à la logique de destructivité – surmoïque – qui l’habite.
Bref, face à la question cruciale de la béance, habitant tout sujet, et face au discours surmoïque (7) qui hante le sujet et l’empêche d’élaborer la béance, l’un des apports cliniques absolument novateurs de Lacan, consiste dans le fait de soutenir la création psychique d’un sinthome (8). Et cet apport clinique fondamental de Lacan s’est appuyé sur une invention théorique dans la lecture de Joyce, en premier lieu dans le séminaire XXIII, de 1975-1976, sur le sinthome.
Et c’est cela que Jean-Michel-Rabaté éclaire à sa manière, au plus vif et au plus crucial de la clinique psychanalytique, mais aussi au plus vif et au plus crucial de la créativité subjective en général : lorsqu’il en va pour le sujet de devenir psychiquement et discursivement vivant là où il pourrait psychiquement et discursivement mourir – ou là où il est psychiquement et discursivement non-vivant.
En cela, son livre nous permet d’appréhender en quoi la psychanalyse est bien un « nouveau discours » culturellement révolutionnaire (p. 11), qui a tant à apporter subjectivement, collectivement, et, justement, culturellement.
NOTES
(1) : Didier Fassin et Roland Rechtmann, L’empire du traumatisme, Flammarion, 2007.
(2) Voir entre autres Patricia Gherovici, Transgenre, Lacan et la différence des sexes, Stilus, 2021 ; Nicolas Evzonas, Devenir trans de l’analyste, PUF, 2024, particulièrement p. 410-411 ; Jonathan Nicolas, « A l’ombre des jeunes filles en fleurs, une esquisse des identités adolescentes », in Jonathan Nicolas et Thierry Goguel d’Allondans (dir.), Choisir son genre ?, Chronique sociale, 2022, p. 169-180.
[3] Dans leur Dialectique de la raison. Sur cette question, voir E. Roudinesco, Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre, Seuil, 2014.
[4] En écho à Derrida.
[5] La relation entre passeur et autorité est une question qui m’intéresse particulièrement et que j’ai élaborée à ma manière dans mon texte https://dimitrilorrain.org/2023/06/09/texte-que-peut-nous-dire-la-psychanalyse-de-lautorite-et-de-la-transmission-aujourdhui/
[6] Sur la question de la jouissance, je renvoie particulièrement à Darian Leader, La jouissance, vraiment ?, Stilus, 2020.
[7] Sur la dimension surmoïque du sinthome, voir particulièrement, Geneviève Morel, La Loi de la mère, Anthropos/Economica, 2008.
[8] Concernant le sinthome comme création symptômale, je renvoie à Geneviève Morel, et, dans le cas du sujet identifié trans, à Patricia Gherovici, Transgenre. Lacan et la différence des sexes, Stilus, 2021 : https://dimitrilorrain.org/2023/01/14/video-patricia-gherovici-transgenre-lacan-et-la-difference-des-sexes-stilus-2021/ https://dimitrilorrain.org/2023/01/14/video-patricia-gherovici-transgenre-lacan-et-la-difference-des-sexes-stilus-2021/
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Présentation du livre par l’éditeur :
« Le concept d’irritation amène à travailler la problématique de l’autorité avec Foucault, Luhmann et Lacan. Lacan, comme Socrate, « taon de la cité », rejoint Freud lorsqu’il manifeste son irritation face à Nordau et Viereck. Freud en vient à postuler la pulsion de mort comme fondamentale, tandis que Lacan, irrité-irritant, moins « auteur » que tisseur, passe de la logique du signifiant au temps (« taon ») biologique des pulsions. »
https://www.editions-stilus.com/lacan-lirritant.html
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De plus, j’aimerais ici relayer une passionnante vidéo avec Jean-Michel Rabaté présentant cet ouvrage. Il y dialogue avec Elisabeth Roudinesco à la librairie le Divan le 8 mars 2023. Luis Izcovich modère et présente cette rencontre. Dans ce débat fort élaboratif, se déploie, la parole si subtile, si fraîche, de Jean-Michel Rabaté, présentant sa lecture de Lacan et son travail pour un lacanisme ouvert, ainsi que son élaboration de la littérature, de la philosophie, des sciences humaines. Entre autres, l’on pourra aussi y trouver une réflexion sur la transmission de la psychanalyse dans la situation contemporaine, sur l’évolution culturelle aux Etats-Unis mais aussi plus généralement, où il vit (il enseigne à l’Université de Pennsylvanie), particulièrement en ce qui concerne les questions du genre et du racisme. Aussi nous donne-t-il à appréhender les spécificités – fécondes et conflictuelles – de cette évolution culturelle, en contraste avec la perspective dominante en France. Particulièrement en insistant sur les apports de la perspective intersectionnelle – qu’il considère comme déployant une féconde surdétermination de l’identité. En professeur à l’écoute de ses étudiants, il nous y donne aussi à entendre ce qui a lieu dans les jeunes générations, en termes de créativité mais aussi de fragilité psychique – celle-ci étant, je dirais, liée à un contexte global particulièrement difficile.
LE LIEN VERS LA VIDEO :SUR YOUTUBE (STILUS)
https://www.youtube.com/watch?v=cHaMXH9VKSU
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Jean-Michel Rabaté est professeur de littérature anglaise et de littérature comparée à l’Université de Pennsylvanie. Cofondateur de la galerie Slought à Philadelphie, éditeur du Journal of Modern Literature. En plus d’innombrables articles, il a publié une quarantaine de livres, sur la littérature, la psychanalyse, l’art contemporain, la philosophie, et particulièrement sur Beckett, Pound ou Joyce, Lacan, Derrida….
Il a dirigé le passionnant Cambridge Companion to Lacan, en 2003, avec des contributions de Bernard Burgoyne, Nestor Braunstein, Tim Dean, Judit Feher-Gurewich, Darian Leader, Deborah Luepnitz, Catherine Liu, Dany Nobus, Jean-Michel Rabaté, Dania Rabinovitch, Elisabeth Roudinesco, Charles Shepherdson, Colette Soler, Joseph Valente, Alenka Zupanzic.
Entre autres, il a publié Les Guerres de Jacques Derrida, Presses de l’Université de Montréal, 2016 ; Rire au soleil, Campagne Première, 2019 ; Rires Prodigues: Rire et jouissance chez Marx, Freud et Kafka, Paris, Stilus, 2021, et James Joyce, Hérétique et Prodigue, Paris, Stilus, 2022.
Parmi ses autres livres, que je ne peux tous citer ici, j’évoquerai :
Lacan, Bayard, 2005. Et plus récemment: Rust, 2018, Kafka L.O.L., 2018; After Derrida, 2018; Understanding Derrida / Understanding Modernism, 2019; Knots: Post-Lacanian Readings of literature and film, 2020; Rires Prodigues, 2021, Knots, Post-Lacanian readings of film, literature and culture, New York, Routledge, 2020.
Son site :
https://www.jeanmichelrabate.com
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Elisabeth Roudinesco est historienne de la psychanalyse, entre autres chargée de séminaire à l’Ecole Normale Supérieure.
Sur le blog, voir par exemple : https://dimitrilorrain.org/2021/10/30/penser-lantifreudisme-dextreme-droite-avec-elisabeth-roudinesco-2010/
Cher.e.s ami.e.s,
Au regard de ce qui arrive dans le tragique de notre situation contemporaine, je vous mets ici le lien vers la fondamentale réflexion de Stéphane Habib sur l’antisémitisme. Sa pensée, en effet, est d’une très éclairante justesse, dans sa capacité à articuler psychanalyse, philosophie et politique.
Cette conférence, intitulée « Pas plus nouveau qu’ancien : l’antisémitisme, affaire politique », a eu lieu le lundi 6 août 2018, dans le cadre du banquet d’été « Dans la confusion des temps » qui s’est déroulé à Lagrasse du 4 au 10 août 2018.
La réflexion de Stéphane Habib a été publiée dans un très bel ouvrage Il y a l’antisémitisme (Les Liens qui Libèrent) et 2020.
Dans cette conférence puis dans ce livre subtilement écrit, Stéphane Habib part du fait que « toute forme de rejet de la complexité doit nous mettre en alerte, politiquement – entre autres » (p. 32). Il y établit que l’antisémitisme est une « langue », et que « par la langue de l’antisémitisme, on peut même être parlé » (p. 43). Il y éclaire aussi le fait que l’antisémitisme, c’est fondamentalement « la mise à mort de corps dits juifs » (p. 66) : c’est vouloir la mort des juifs, auxquels il – l’antisémitisme – « reproche tout et son contraire » (p. 20 (1)).
Face à l’antisémitisme, il s’agit de déployer « l’exigence de faire face à ce qui advient » (p. 48 (2)), de ne pas dénier ce qui a lieu, et de « manifester donc, que quelque chose se passe » (p. 49). Il en va là d’une inquiétude, d’une « intranquillité », d’une « détresse », et même d’une « compulsion » (politique, et c’est là où le politique rejoint la psychanalyse (3)) « à parler de cela qui existe. Ce qui se passe. Ce qui arrive » (p. 46).
Bref, il en va de l’exigence de partir du fait que, tel que l’a énoncé Jean-Luc Nancy dans son très important Exclu le juif en nous, « inlassablement, l’antisémitisme se répète » (4)).
Cette nécessité de faire face à la répétition interminable de l’antisémitisme, Stéphane Habib l’élabore psychanalytiquement comme une nécessité de parler interminablement du réel au sens de Lacan : du réel comme impossible, « en tant que revenant toujours à la même place » (p. 59). En ce sens, Stéphane Habib élabore aussi la pensée de l’« il y a » de Levinas, en éclairant l’antisémitisme comme un « il y a », comme un « exister qui retourne quelle que soit la négation par laquelle on l’écarte » (p. 80).
Ainsi, une telle exigence politique, psychanalytique et philosophique, mais aussi historique (5), « vise (…) à se défendre contre l’indifférence, le silence, l’aveuglement, la mutité, la surdité (…) face à tout ce qui se passe bien pourtant. » (p. 47). Elle vise à lutter interminablement contre le « je sais bien… mais quand même », qui se déploie souvent dans la parole subjective et collective, et relève d’un « déni antisémite de l’antisémitisme » (p. 80).
Il s’agit donc, nous y appelle Stéphane Habib, d’« être irréconciliable », de « faire pas sans l’antisémitisme » (p. 61). Pour cela, l’auteur part du fait que la psychanalyse définit le sujet comme un « corps parlant », et il définit l’enjeu du politique comme relevant de la « survie des corps parlants » (p. 59 (6)). Cette survie des corps parlants étant justement à opposer à l’antisémitisme en ce que celui-ci veut tuer les corps parlants juifs (élément personnel de réflexion : parce que les juifs, dans l’histoire de l’Occident, symbolisent la possibilité de la parole ?).
Et j’aimerais finir cette présentation en insistant sur différents points :
1. Sur la manière fort féconde dont Stéphane Habib déconstruit le discours idéologique prônant l’existence d’un « nouvel antisémitisme ». Il nous éclaire ainsi sur la manière dont ce discours idéologique nie la pérennité de l’antisémitisme dans l’histoire, et conserve, en prétendant le dépasser, celui-ci (7).
2. Sur la lucidité de sa pensée – publiée en 2020 donc – concernant ce qui arrive en Israël, et concernant certaines « alliances » d’extrêmes-droite « contre l’islam », et donc contre, psychanalytiquement parlant, « les corps parlants musulmans » (p. 31).
3. Sur l’exigence de complexité ici déployée, lorsqu’il est question de survie des corps parlants en général, dont les corps parlants juifs et musulmans – voilà qui résonne, je crois, dans notre situation contemporaine.
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Voici la présentation du livre sur le site de l’éditeur :
Écrire « Il y a…l’antisémitisme », c’est immédiatement faire entendre que ce livre n’est pas une explication de plus, une description de plus ou encore l’écriture d’une histoire de la haine des juifs. C’est un rapport de forces. « Il y a » indique que ce livre n’est pas une démonstration d’existence de l’antisémitisme. « Il y a », pour ce qui arrive et se répète. « Il y a » pour la persistance. « Il y a » pour la rémanence. Et précisément, il y a une structure de l’antisémitisme que décrit pertinemment Stéphane Habib dans cet ouvrage important.
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Stéphane Habib est psychanalyste, philosophe et écrivain. Il anime un séminaire de philosophie et psychanalyse à l’Institut des Hautes Etudes en psychanalyse (8) dont il est également le directeur. Il est membre de l’Institut Hospitalier de Psychanalyse de Sainte-Anne, à Paris, ainsi que du comité de rédaction de Tenou’a. Et éditeur aux éditions Les Liens qui Libèrent.
Ici un très bel échange avec Audrey Louis autour de sa conception de la psychanalyse:
Il a écrit plusieurs ouvrages :
– La responsabilité chez Sartre et Levinas, L’Harmattan, 1998.
– Levinas et Rosenzweig, philosophies de la Révélation, PUF, 2005.
– La langue de l’amour, Hermann, 2016.
– Faire avec l’impossible : pour une relance du politique, Hermann, 2017 ; rééd. Pocket 2020.
Livre qui a obtenu le prix Œdipe le Salon 2018.
Concernant le Banquet du Livre de Lagrasse, voir : https://www.abbayedelagrasse.fr/
NOTES
(1) : Sur ce point, Stéphane Habib élabore sur Delphine Horvilleur, Réflexions sur la question antisémite, Grasset, 2018, p. 20
(2) : C’est là une citation de Claude Lefort.
(3) : Pour sa réflexion sur le politique, on lira Faire avec l’impossible : pour une relance du politique, Hermann, 2017.
Voir la présentation de ce livre par Delphine Horvilleur pour le prix Œdipe Le Salon 2018 :
(4) : Jean-Luc Nancy dans Exclu le juif en nous (Galilée, 2018), p. 9. Stéphane Habib cite cette réflexion.
(5) : Et ce en écho avec les réflexions de Patrick Boucheron dans Prendre dates (2015, écrit avec Mathieu Riboulet, chez Verdier).
(6) : Voir son Faire avec l’impossible, op. cit. Sur ce point, Stéphane Habib élabore J.-C. Milner, Pour une politique des corps parlants – Court traité politique 2, Verdier, 2011.
(7) : Il s’appuie ici sur la déconstruction par Derrida de la dialectique hégélienne.
« A partir de son expérience de psychanalyste, Jean-Marie Jadin interroge les rapports de la pratique et de la théorie psychanalytiques avec les questions qui animent les philosophes depuis toujours, mais aussi avec celles inhérentes à d’autres domaines comme la linguistique, la physique, les mathématiques, la littérature, la poésie et le théâtre.
Il est d’usage d’opposer la philosophie et la psychanalyse. L’ambition de ce livre est de montrer que cette apparente incompatibilité semble relier les deux disciplines au niveau même de leur incomplétude, comme si chacune était très précisément en manque de l’autre.
À partir de son expérience clinique, Jean-Marie Jadin montre que la pratique analytique développe des idées particulières concernant les questions traditionnelles que se posent les philosophes. Et en retour, il éclaire certaines données de la théorie psychanalytique en déplaçant le centre de gravité vers la manière qu’a la philosophie de les traiter.
Avec cette vision double, un certain relief sera donné aux thèmes classiques de la philosophie que sont la parole, le temps, la conscience, ou aux moins classiques, comme l’analogie, la perte, la triade de l’imaginaire, du symbolique et du réel, et enfin l’inadaptation de l’homme au monde. Jean-Marie Jadin philosophe en psychanalyste sur les processus qui créent l’inconscient : la condensation et le déplacement. Toutes ces questions formulées dans un langage accessible sont illustrées par de nombreux exemples cliniques. »
Postface de Bernard Baas, Hervé Gisie, Marcel Ritter.
Jean-Marie Jadin est psychiatre et psychanalyste à Mulhouse depuis bientôt cinquante ans. Ancien interne et chef de clinique du chu de Strasbourg, il est aussi l’auteur de plusieurs livres et de très nombreux articles consacrés à la pratique et la théorie psychanalytique.
https://www.editions-eres.com/ouvrage/5120/la-peripherie-philosophique-de-la-psychanalyse
Chères amies, chers amis,
Ici le lien vers la très belle interview d’Emmanuel Salanskis sur RCJ le 23.10.2015 concernant son livre Nietzsche (Paris, Les Belles Lettres, coll. « Figures du savoir », 2015).
Dans cet ouvrage, il propose une mise en perspective novatrice de l’œuvre du philosophe allemand, dans sa grande créativité, ses apports si fondamentaux, mais aussi sa complexité, ses angles morts, ainsi que la dimension inquiétante (eugéniste) de sa pensée. Pour cela, la lecture très subtile et accessible d’Emmanuel Salanskis situe Nietzsche dans son contexte (entre autres en traitant de la relation entre sa pensée et celle de Freud). Elle nous donne aussi une analyse très éclairante des réinterprétations du philosophe allemand par Heidegger, Deleuze, Foucault, Derrida, de la relation de Nietzsche au judaïsme, ou encore de sa reprise falsifiante par le nazisme.
Ici une citation de cette interview : « Nietzsche n’est pas paralysé par cette vieille exigence de Platon qui était de ne pas se contredire. (…) (Il) veut toujours considérer ses idées comme des hypothèses. Nietzsche est un philosophe expérimental. Il revendique des expériences de pensée et, du coup, il se sent très libre d’abandonner une idée quand il a constaté qu’elle n’est plus opérante, ou qu’il a développé une interprétation qu’il trouve meilleur. »
Quatrième de couverture : « Friedrich Wilhelm Nietzsche (1844-1900), philosophe allemand, est connu pour avoir proclamé « la mort de Dieu », théorisé « la volonté de puissance » et enseigné « l’éternel retour de l’identique ».
Ces formules célèbres ont souvent masqué la nature de l’entreprise que Nietzsche s’est assignée.
Récusant toute vérité définitive, sa philosophie est une constante expérimentation qui multiplie les perspectives. Elle s’organise pourtant à partir d’une unique problématique culturelle qui remet en question le partage entre théorie et pratique : il s’agit, en mettant à profit la connaissance de l’histoire et des sciences de la nature, d’« élever » l’homme, tant au sens d’un élevage zoologique que d’une élévation de valeur, pour en faire un être plus épanoui et plus puissant qu’il ne l’a été jusqu’à présent sous l’emprise des valeurs judéo-chrétiennes. Nietzsche propose ainsi une véritable « transvaluation de toutes les valeurs », qui se veut tout autre chose qu’un retour à la barbarie des origines.
Après l’analyse des tensions et des ruptures à la faveur desquelles Nietzsche devient Nietzsche, cet essai présente les concepts qui structurent son projet biologico-culturel. L’étude de quelques postérités décisives peut alors montrer, pour finir, le caractère à la fois fécond et dangereux de la réflexion nietzschéenne. Celle-ci reste présente dans la pensée philosophique contemporaine, en particulier chez les auteurs qui revendiquent une démarche « généalogique ». »
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Emmanuel Salanskis a approfondi sa réflexion sur Nietzsche dansPourquoi une Généalogie de la morale ?Le projet de Nietzsche, ses sources et son horizon, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2023.
Quatrième de couverture : « Ce livre vise à redécouvrir le projet de recherche collectif, interdisciplinaire et fondamentalement ouvert que Nietzsche a présenté dans la Généalogie de la morale en 1887. Paradoxalement, la généalogie nietzschéenne a en effet été méconnue par les premiers interprètes qui en ont fait un philosophème à part entière : en particulier par Gilles Deleuze, dont le Nietzsche et la philosophie, paru en 1962, a présenté à tort la généalogie de la morale comme un concept propre à Nietzsche. Ce n’est pas ce que nous dit Nietzsche et il est essentiel de l’entendre. Car non seulement Nietzsche se reconnaît des prédécesseurs en matière de généalogie, comme l’Allemand Paul Rée et l’Anglais Herbert Spencer, mais son intervention personnelle dans ce champ consiste bien souvent à corriger des hypothèses antérieures trop « azurées ». Il faut donc lire les auteurs que Nietzsche a lus pour mesurer ses dettes, discerner ses originalités et saisir les enjeux de son travail. On mesure ainsi le sérieux philologique de son entreprise, qui en accroît à vrai dire la portée philosophique, y compris dans une perspective contemporaine. Suivant cette orientation générale, le présent ouvrage se décompose en une série d’études qui se focalisent successivement sur la préface et sur les trois traités. Un premier chapitre interroge la fonction que Nietzsche attribue à une généalogie de la morale : le généalogiste produit une critique méthodique de notre morale judéo-chrétienne, en s’appuyant pour cela sur les sciences historiques et les sciences du vivant, mais sans renoncer à la spécificité de son regard de philosophe. Un deuxième chapitre montre ensuite comment Nietzsche remet en question notre croyance spontanée en un concept stable de moralité qui aurait traversé l’histoire. Au lieu de postuler a priori ce prétendu universel, il convient de retracer l’histoire réelle du vocabulaire moral pour en faire un fil conducteur généalogique. Le troisième chapitre analyse dans cette perspective l’émergence de la catégorie de « faute », telle qu’elle est reconstituée par Nietzsche au moyen d’une distinction anthropologique centrale entre faute et responsabilité : des millénaires durant, on a puni sans présupposer la moindre faute intentionnelle de l’individu, contrairement à notre principe juridique moderne du nulla poena sine culpa (« pas de châtiment sans faute »). Enfin, un dernier chapitre s’intéresse à la généalogie des idéaux ascétiques esquissée par le troisième traité, qui repose sur une autre distinction terminologique cruciale de Nietzsche entre sens (Sinn) et signification (Bedeutung) : ce que signifie généalogiquement le vaste succès de l’idéal ascétique est, ni plus ni moins, le fait global qu’il a jusqu’à présent été le seul à donner un sens à la souffrance humaine. »
Emmanuel Salanskis a aussi codirigé « Nietzsche : le projet de la Généalogie de la morale » dans Les Cahiers philosophiques de Strasbourg, n° 51/2022-1, textes réunis par Emmanuel Salanskis et Anne Merker, Presses universitaires de Strasbourg, 2022.
https://journals.openedition.org/cps/5403
Quatrième de couverture :« La Généalogie de la morale est un livre dont l’importance philosophique est largement reconnue : elle est probablement devenue l’ouvrage le plus célèbre de son auteur, voire celui auquel on réduit Nietzsche, au risque d’oublier les textes qui précèdent ou qui suivent cet « écrit polémique » de 1887. Or une telle valorisation de la Généalogie au détriment des œuvres qui l’entourent a souvent procédé de perspectives extérieures à Nietzsche, qu’on tentait de projeter sur le livre. Peut-on au contraire prendre au sérieux la Généalogie de la morale sans chercher à la réinscrire dans un cadre philosophique extra-nietzschéen ? Peut-être conviendrait-il de prêter attention au projet de recherche collectif que la Généalogie de la morale esquisse elle-même : celui d’une « histoire de la morale réelle », que la philosophie est invitée à retracer en dialogue avec les sciences humaines et les sciences de la vie. »
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Emmanuel Salanskis est maître de conférences en philosophie, doyen de la Faculté de philosophie, membre du Centre de recherches en philosophie allemande et contemporaine (CREPHAC).
Pour plus de détails sur ses recherches, activités et publications :
https://philo.unistra.fr/personnes/enseignants-chercheurs/emmanuel-salanskis/


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