Cher.e.s ami.e.s,
Au regard de ce qui arrive dans le tragique de notre situation contemporaine, je vous mets ici le lien vers la fondamentale réflexion de Stéphane Habib sur l’antisémitisme. Sa pensée, en effet, est d’une très éclairante justesse, dans sa capacité à articuler psychanalyse, philosophie et politique.
Cette conférence, intitulée « Pas plus nouveau qu’ancien : l’antisémitisme, affaire politique », a eu lieu le lundi 6 août 2018, dans le cadre du banquet d’été « Dans la confusion des temps » qui s’est déroulé à Lagrasse du 4 au 10 août 2018.
La réflexion de Stéphane Habib a été publiée dans un très bel ouvrage Il y a l’antisémitisme (Les Liens qui Libèrent) et 2020.
Dans cette conférence puis dans ce livre subtilement écrit, Stéphane Habib part du fait que « toute forme de rejet de la complexité doit nous mettre en alerte, politiquement – entre autres » (p. 32). Il y établit que l’antisémitisme est une « langue », et que « par la langue de l’antisémitisme, on peut même être parlé » (p. 43). Il y éclaire aussi le fait que l’antisémitisme, c’est fondamentalement « la mise à mort de corps dits juifs » (p. 66) : c’est vouloir la mort des juifs, auxquels il – l’antisémitisme – « reproche tout et son contraire » (p. 20 (1)).
Face à l’antisémitisme, il s’agit de déployer « l’exigence de faire face à ce qui advient » (p. 48 (2)), de ne pas dénier ce qui a lieu, et de « manifester donc, que quelque chose se passe » (p. 49). Il en va là d’une inquiétude, d’une « intranquillité », d’une « détresse », et même d’une « compulsion » (politique, et c’est là où le politique rejoint la psychanalyse (3)) « à parler de cela qui existe. Ce qui se passe. Ce qui arrive » (p. 46).
Bref, il en va de l’exigence de partir du fait que, tel que l’a énoncé Jean-Luc Nancy dans son très important Exclu le juif en nous, « inlassablement, l’antisémitisme se répète » (4)).
Cette nécessité de faire face à la répétition interminable de l’antisémitisme, Stéphane Habib l’élabore psychanalytiquement comme une nécessité de parler interminablement du réel au sens de Lacan : du réel comme impossible, « en tant que revenant toujours à la même place » (p. 59). En ce sens, Stéphane Habib élabore aussi la pensée de l’« il y a » de Levinas, en éclairant l’antisémitisme comme un « il y a », comme un « exister qui retourne quelle que soit la négation par laquelle on l’écarte » (p. 80).
Ainsi, une telle exigence politique, psychanalytique et philosophique, mais aussi historique (5), « vise (…) à se défendre contre l’indifférence, le silence, l’aveuglement, la mutité, la surdité (…) face à tout ce qui se passe bien pourtant. » (p. 47). Elle vise à lutter interminablement contre le « je sais bien… mais quand même », qui se déploie souvent dans la parole subjective et collective, et relève d’un « déni antisémite de l’antisémitisme » (p. 80).
Il s’agit donc, nous y appelle Stéphane Habib, d’« être irréconciliable », de « faire pas sans l’antisémitisme » (p. 61). Pour cela, l’auteur part du fait que la psychanalyse définit le sujet comme un « corps parlant », et il définit l’enjeu du politique comme relevant de la « survie des corps parlants » (p. 59 (6)). Cette survie des corps parlants étant justement à opposer à l’antisémitisme en ce que celui-ci veut tuer les corps parlants juifs (élément personnel de réflexion : parce que les juifs, dans l’histoire de l’Occident, symbolisent la possibilité de la parole ?).
Et j’aimerais finir cette présentation en insistant sur différents points :
1. Sur la manière fort féconde dont Stéphane Habib déconstruit le discours idéologique prônant l’existence d’un « nouvel antisémitisme ». Il nous éclaire ainsi sur la manière dont ce discours idéologique nie la pérennité de l’antisémitisme dans l’histoire, et conserve, en prétendant le dépasser, celui-ci (7).
2. Sur la lucidité de sa pensée – publiée en 2020 donc – concernant ce qui arrive en Israël, et concernant certaines « alliances » d’extrêmes-droite « contre l’islam », et donc contre, psychanalytiquement parlant, « les corps parlants musulmans » (p. 31).
3. Sur l’exigence de complexité ici déployée, lorsqu’il est question de survie des corps parlants en général, dont les corps parlants juifs et musulmans – voilà qui résonne, je crois, dans notre situation contemporaine.
.
Voici la présentation du livre sur le site de l’éditeur :
Écrire « Il y a…l’antisémitisme », c’est immédiatement faire entendre que ce livre n’est pas une explication de plus, une description de plus ou encore l’écriture d’une histoire de la haine des juifs. C’est un rapport de forces. « Il y a » indique que ce livre n’est pas une démonstration d’existence de l’antisémitisme. « Il y a », pour ce qui arrive et se répète. « Il y a » pour la persistance. « Il y a » pour la rémanence. Et précisément, il y a une structure de l’antisémitisme que décrit pertinemment Stéphane Habib dans cet ouvrage important.
.
Stéphane Habib est psychanalyste, philosophe et écrivain. Il anime un séminaire de philosophie et psychanalyse à l’Institut des Hautes Etudes en psychanalyse (8) dont il est également le directeur. Il est membre de l’Institut Hospitalier de Psychanalyse de Sainte-Anne, à Paris, ainsi que du comité de rédaction de Tenou’a. Et éditeur aux éditions Les Liens qui Libèrent.
Ici un très bel échange avec Audrey Louis autour de sa conception de la psychanalyse:
Il a écrit plusieurs ouvrages :
– La responsabilité chez Sartre et Levinas, L’Harmattan, 1998.
– Levinas et Rosenzweig, philosophies de la Révélation, PUF, 2005.
– La langue de l’amour, Hermann, 2016.
– Faire avec l’impossible : pour une relance du politique, Hermann, 2017 ; rééd. Pocket 2020.
Livre qui a obtenu le prix Œdipe le Salon 2018.
Concernant le Banquet du Livre de Lagrasse, voir : https://www.abbayedelagrasse.fr/
NOTES
(1) : Sur ce point, Stéphane Habib élabore sur Delphine Horvilleur, Réflexions sur la question antisémite, Grasset, 2018, p. 20
(2) : C’est là une citation de Claude Lefort.
(3) : Pour sa réflexion sur le politique, on lira Faire avec l’impossible : pour une relance du politique, Hermann, 2017.
Voir la présentation de ce livre par Delphine Horvilleur pour le prix Œdipe Le Salon 2018 :
(4) : Jean-Luc Nancy dans Exclu le juif en nous (Galilée, 2018), p. 9. Stéphane Habib cite cette réflexion.
(5) : Et ce en écho avec les réflexions de Patrick Boucheron dans Prendre dates (2015, écrit avec Mathieu Riboulet, chez Verdier).
(6) : Voir son Faire avec l’impossible, op. cit. Sur ce point, Stéphane Habib élabore J.-C. Milner, Pour une politique des corps parlants – Court traité politique 2, Verdier, 2011.
(7) : Il s’appuie ici sur la déconstruction par Derrida de la dialectique hégélienne.
« A partir de son expérience de psychanalyste, Jean-Marie Jadin interroge les rapports de la pratique et de la théorie psychanalytiques avec les questions qui animent les philosophes depuis toujours, mais aussi avec celles inhérentes à d’autres domaines comme la linguistique, la physique, les mathématiques, la littérature, la poésie et le théâtre.
Il est d’usage d’opposer la philosophie et la psychanalyse. L’ambition de ce livre est de montrer que cette apparente incompatibilité semble relier les deux disciplines au niveau même de leur incomplétude, comme si chacune était très précisément en manque de l’autre.
À partir de son expérience clinique, Jean-Marie Jadin montre que la pratique analytique développe des idées particulières concernant les questions traditionnelles que se posent les philosophes. Et en retour, il éclaire certaines données de la théorie psychanalytique en déplaçant le centre de gravité vers la manière qu’a la philosophie de les traiter.
Avec cette vision double, un certain relief sera donné aux thèmes classiques de la philosophie que sont la parole, le temps, la conscience, ou aux moins classiques, comme l’analogie, la perte, la triade de l’imaginaire, du symbolique et du réel, et enfin l’inadaptation de l’homme au monde. Jean-Marie Jadin philosophe en psychanalyste sur les processus qui créent l’inconscient : la condensation et le déplacement. Toutes ces questions formulées dans un langage accessible sont illustrées par de nombreux exemples cliniques. »
Postface de Bernard Baas, Hervé Gisie, Marcel Ritter.
Jean-Marie Jadin est psychiatre et psychanalyste à Mulhouse depuis bientôt cinquante ans. Ancien interne et chef de clinique du chu de Strasbourg, il est aussi l’auteur de plusieurs livres et de très nombreux articles consacrés à la pratique et la théorie psychanalytique.
https://www.editions-eres.com/ouvrage/5120/la-peripherie-philosophique-de-la-psychanalyse
Chères amies, chers amis,
Ici le lien vers la très belle interview d’Emmanuel Salanskis sur RCJ le 23.10.2015 concernant son livre Nietzsche (Paris, Les Belles Lettres, coll. « Figures du savoir », 2015).
Dans cet ouvrage, il propose une mise en perspective novatrice de l’œuvre du philosophe allemand, dans sa grande créativité, ses apports si fondamentaux, mais aussi sa complexité, ses angles morts, ainsi que la dimension inquiétante (eugéniste) de sa pensée. Pour cela, la lecture très subtile et accessible d’Emmanuel Salanskis situe Nietzsche dans son contexte (entre autres en traitant de la relation entre sa pensée et celle de Freud). Elle nous donne aussi une analyse très éclairante des réinterprétations du philosophe allemand par Heidegger, Deleuze, Foucault, Derrida, de la relation de Nietzsche au judaïsme, ou encore de sa reprise falsifiante par le nazisme.
Ici une citation de cette interview : « Nietzsche n’est pas paralysé par cette vieille exigence de Platon qui était de ne pas se contredire. (…) (Il) veut toujours considérer ses idées comme des hypothèses. Nietzsche est un philosophe expérimental. Il revendique des expériences de pensée et, du coup, il se sent très libre d’abandonner une idée quand il a constaté qu’elle n’est plus opérante, ou qu’il a développé une interprétation qu’il trouve meilleur. »
Quatrième de couverture : « Friedrich Wilhelm Nietzsche (1844-1900), philosophe allemand, est connu pour avoir proclamé « la mort de Dieu », théorisé « la volonté de puissance » et enseigné « l’éternel retour de l’identique ».
Ces formules célèbres ont souvent masqué la nature de l’entreprise que Nietzsche s’est assignée.
Récusant toute vérité définitive, sa philosophie est une constante expérimentation qui multiplie les perspectives. Elle s’organise pourtant à partir d’une unique problématique culturelle qui remet en question le partage entre théorie et pratique : il s’agit, en mettant à profit la connaissance de l’histoire et des sciences de la nature, d’« élever » l’homme, tant au sens d’un élevage zoologique que d’une élévation de valeur, pour en faire un être plus épanoui et plus puissant qu’il ne l’a été jusqu’à présent sous l’emprise des valeurs judéo-chrétiennes. Nietzsche propose ainsi une véritable « transvaluation de toutes les valeurs », qui se veut tout autre chose qu’un retour à la barbarie des origines.
Après l’analyse des tensions et des ruptures à la faveur desquelles Nietzsche devient Nietzsche, cet essai présente les concepts qui structurent son projet biologico-culturel. L’étude de quelques postérités décisives peut alors montrer, pour finir, le caractère à la fois fécond et dangereux de la réflexion nietzschéenne. Celle-ci reste présente dans la pensée philosophique contemporaine, en particulier chez les auteurs qui revendiquent une démarche « généalogique ». »
.
Emmanuel Salanskis a approfondi sa réflexion sur Nietzsche dansPourquoi une Généalogie de la morale ?Le projet de Nietzsche, ses sources et son horizon, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2023.
Quatrième de couverture : « Ce livre vise à redécouvrir le projet de recherche collectif, interdisciplinaire et fondamentalement ouvert que Nietzsche a présenté dans la Généalogie de la morale en 1887. Paradoxalement, la généalogie nietzschéenne a en effet été méconnue par les premiers interprètes qui en ont fait un philosophème à part entière : en particulier par Gilles Deleuze, dont le Nietzsche et la philosophie, paru en 1962, a présenté à tort la généalogie de la morale comme un concept propre à Nietzsche. Ce n’est pas ce que nous dit Nietzsche et il est essentiel de l’entendre. Car non seulement Nietzsche se reconnaît des prédécesseurs en matière de généalogie, comme l’Allemand Paul Rée et l’Anglais Herbert Spencer, mais son intervention personnelle dans ce champ consiste bien souvent à corriger des hypothèses antérieures trop « azurées ». Il faut donc lire les auteurs que Nietzsche a lus pour mesurer ses dettes, discerner ses originalités et saisir les enjeux de son travail. On mesure ainsi le sérieux philologique de son entreprise, qui en accroît à vrai dire la portée philosophique, y compris dans une perspective contemporaine. Suivant cette orientation générale, le présent ouvrage se décompose en une série d’études qui se focalisent successivement sur la préface et sur les trois traités. Un premier chapitre interroge la fonction que Nietzsche attribue à une généalogie de la morale : le généalogiste produit une critique méthodique de notre morale judéo-chrétienne, en s’appuyant pour cela sur les sciences historiques et les sciences du vivant, mais sans renoncer à la spécificité de son regard de philosophe. Un deuxième chapitre montre ensuite comment Nietzsche remet en question notre croyance spontanée en un concept stable de moralité qui aurait traversé l’histoire. Au lieu de postuler a priori ce prétendu universel, il convient de retracer l’histoire réelle du vocabulaire moral pour en faire un fil conducteur généalogique. Le troisième chapitre analyse dans cette perspective l’émergence de la catégorie de « faute », telle qu’elle est reconstituée par Nietzsche au moyen d’une distinction anthropologique centrale entre faute et responsabilité : des millénaires durant, on a puni sans présupposer la moindre faute intentionnelle de l’individu, contrairement à notre principe juridique moderne du nulla poena sine culpa (« pas de châtiment sans faute »). Enfin, un dernier chapitre s’intéresse à la généalogie des idéaux ascétiques esquissée par le troisième traité, qui repose sur une autre distinction terminologique cruciale de Nietzsche entre sens (Sinn) et signification (Bedeutung) : ce que signifie généalogiquement le vaste succès de l’idéal ascétique est, ni plus ni moins, le fait global qu’il a jusqu’à présent été le seul à donner un sens à la souffrance humaine. »
Emmanuel Salanskis a aussi codirigé « Nietzsche : le projet de la Généalogie de la morale » dans Les Cahiers philosophiques de Strasbourg, n° 51/2022-1, textes réunis par Emmanuel Salanskis et Anne Merker, Presses universitaires de Strasbourg, 2022.
https://journals.openedition.org/cps/5403
Quatrième de couverture :« La Généalogie de la morale est un livre dont l’importance philosophique est largement reconnue : elle est probablement devenue l’ouvrage le plus célèbre de son auteur, voire celui auquel on réduit Nietzsche, au risque d’oublier les textes qui précèdent ou qui suivent cet « écrit polémique » de 1887. Or une telle valorisation de la Généalogie au détriment des œuvres qui l’entourent a souvent procédé de perspectives extérieures à Nietzsche, qu’on tentait de projeter sur le livre. Peut-on au contraire prendre au sérieux la Généalogie de la morale sans chercher à la réinscrire dans un cadre philosophique extra-nietzschéen ? Peut-être conviendrait-il de prêter attention au projet de recherche collectif que la Généalogie de la morale esquisse elle-même : celui d’une « histoire de la morale réelle », que la philosophie est invitée à retracer en dialogue avec les sciences humaines et les sciences de la vie. »
.
Emmanuel Salanskis est maître de conférences en philosophie, doyen de la Faculté de philosophie, membre du Centre de recherches en philosophie allemande et contemporaine (CREPHAC).
Pour plus de détails sur ses recherches, activités et publications :
https://philo.unistra.fr/personnes/enseignants-chercheurs/emmanuel-salanskis/


Vous devez être connecté pour poster un commentaire.