Sur le livre de Darian Leader, « La jouissance, vraiment? » (Stilus, 2020)
Chères amies, chers amis,
J’aimerais ici vous faire part de la manière dont j’appréhende la très importante réflexion de Darian Leader dans son livre, La jouissance, vraiment ? (Stilus, 2020). De cet ouvrage, je vais présenter et mettre au travail des éléments[1].
En complément de cela, j’aimerais annoncer ici que je parlerai de son ouvrage « Qu’est-ce que cache le sexe? » récemment traduit en français (Albin Michel, 2024) lors de la séance du 8 janvier 2026 de notre séminaire « Freud à son époque et aujourd’hui » (FEDEPSY) sur le « féminin »/ »masculin ». La séance sera l’occasion de deux interventions : l’une de Frédérique Riedlin (psychanalyste) à partir du titre « L’orgasme: féminin? masculin? autre? » ; l’autre de moi élaborant sur le titre « Sexe créatif, satisfaction subjectivante et orgasme : élaboration avec Donald W. Winnicott (« Vivre créativement »), Darian Leader, Maggie Nelson et Eve Kosofsky Sedgwick ».
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Dans ce livre, l’auteur, en historicisant la pratique et la pensée de Lacan, rouvre les questionnements de Lacan sur la jouissance. Ainsi déploie-t-il ce que j’appellerais un freudo-lacanisme personnel et rénové, solidement subjectivant, car permettant le déploiement chez le sujet d’un mode de jouissance subjectivant. Darian Leader nous aide à nous repérer cliniquement et théoriquement face à la notion de jouissance que Lacan a développée, mais aussi plus généralement face à l’enseignement de Lacan. Cela nous est très précieux, car la problématisation de Lacan en termes de jouissance est fondatrice cliniquement et théoriquement, en même temps que son élaboration de ce problème est souvent contradictoire, plurielle – et demande tout un travail de réélaborations[2].
La psychanalyse dans son histoire a développé différentes lignes pratiques et théoriques, le freudo-lacanisme, dans sa pluralité, étant une de ces lignes parmi d’autres[3]. Dans sa pratique et théorisation personnelle, l’analyste peut essayer d’articuler de manière rigoureuse les apports de différentes pratiques et théorisations. Plus encore, s’appuyer sur les apports de Lacan nous dote d’outils cruciaux pour nous orienter dans la pratique. En ce sens, la clinique contemporaine et notre nouveau contexte[4] demandent de nouvelles interprétations de la pensée de Lacan – et de son apport fécondement irritant[5].
C’est en sens que Darian Leader déploie un freudo-lacanisme ouvert aux théorisations post-freudiennes fécondes. Un freudo-lacanisme aussi plus centré sur le désir du sujet – au sens freudien – et sur le lien à l’Autre, que sur le désir de l’Autre. Le désir de l’Autre, comme désir de désir, devant, dans le lien du sujet à l’Autre, être soutenant du désir du sujet[6]. Toutefois, Darian Leader refuse d’ « anthropomorphise(r) » (p. 101) la psychanalyse et le sujet[7]. Plus encore, l’auteur n’hésite pas à prendre Lacan à rebrousse-poil, pour tirer certains fils d’habitude peu élaborés de son oeuvre, et les approfondir dans le sens qui lui semble fécond.
Plus largement, du point de vue de l’histoire de la psychanalyse, Darian Leader fait partie de ces auteurs qui nous permettent d’appréhender en quoi Freud[8], Lacan, et le freudo-lacanisme, ont apporté des avancées fondamentales, en nous apportant des concepts qui nous orientent dans la pratique. De plus, tout savoir étant partiel, il considère à raison : que ces avancées ont aussi eu des limites ; que Freud et Lacan ont étudié certains problèmes de manière partielle ; et que d’autres questions, concepts et élaborations, qui ont surgi après Freud, et en dehors de Lacan, sont aussi intéressantes à étudier. Bref, ces autres questions, concepts et élaborations, l’analyste freudo-lacanien gagne s’il le souhaite à les prendre en compte[9]. En d’autres termes, bien des analystes post-freudiens, et bien des analystes tenants d’une psychanalyse de la relation d’objet, dans la mesure où leurs pratiques et leur théorie s’opposent à toute normalisation, ont traité des problèmes importants et proposé des concepts et des élaborations féconds. Dès lors, il est intéressant de déplier tranquillement les problèmes posés, et la pluralité des élaborations de ceux-ci. Ce qui ouvre aussi à la possibilité, pour l’analyste (freudo-lacanien dans mon cas), de méditer les apports ou les limites d’apports divers, et de se nourrir de manière rigoureuse de ceux qu’il trouve fécond, dans son style analytique singulier. Et d’ouvrir ainsi à des nouvelles lectures de Freud, de Lacan – ou d’autres. D’ailleurs Darian Leader – et ce n’est pas le moindre de ses apports – développe une perspective considérant que le fait que l’analyste se donne, dans sa petite théorie psychanalytique portative, la possibilité d’élaborer une pluralité de perspectives analytiques, est fécond du point de vue de sa pratique et de sa théorie. Comme du point de vue de sa lecture – et de sa transmission – de Freud, de Lacan (et d’autres), et de l’histoire de la psychanalyse. Ce pour bricoler au mieux la complexité de la clinique. Et aussi pour développer une parole psychanalytique et une pensée de la psychanalyse en dynamique, en partant avant tout de la clinique, et de ses événements qui toujours viennent interroger notre théorie.
Ainsi, la relecture de Lacan par Darian Leader[10] ne s’interdit pas, malgré les préventions de Lacan contre la psychanalyse de la « relation d’objet », de se nourrir d’auteurs d’autres traditions, particulièrement de la psychanalyse fondée sur ce que Darian Leader appelle un « modèle relationnel » (p. 34) – et donc prenant largement en compte le « lien à l’Autre », la « relation d’objet ». Plus encore, je dirais que Darian Leader élabore les apports de la théorie de la relation d’objet sous sa forme féconde, subjectivante, car insistant sur la sexualité et le pulsionnel, mais aussi sur la singularisation du sujet par rapport à son environnement – j’aimerais ici citer Balint ou Winnicott, sur lesquels je reviendrai. Ce qui, pour le dire dans mes termes, permet d’éviter toute soumission du sujet aux tendances normalisatrices qui, dans cet environnement, s’opposent à sa subjectivation. Car si Lacan a fécondement critiqué la psychanalyse de la relation d’objet sous sa forme normalisatrice (comme celle de Bouvet), et s’il a aussi fécondement critiqué la manière dont nombre de tenants de la théorie de la relation d’objet négligent la sexualité au sens freudien, Darian Leader nous montre à mon sens pourtant qu’il peut être fécond de prendre en compte, contre cette version normalisatrice de la psychanalyse de la relation d’objet, une autre psychanalyse de la relation d’objet, plus féconde. Et qui est elle, je dirais (dans ma perspectivre propre, différente de Darian Leader sur certains plans), à la fois dénormativante, singularisante et subjectivante, particulièrement chez les auteurs qui prennent en compte la sexualité au sens freudien. Je citerais pour ma part en premier lieu Balint, ou Winnicott[11], que Darian Leader élabore – il élabore aussi particulièrement Erikson, Stephen, ou Fromm. D’ailleurs, même si certains tenants de cette psychanalyse de la relation d’objet, comme justement Fromm, ne prennent pas assez en compte la sexualité au sens de Freud, ce qu’il a donné à penser peut-être sur certains points importants fécond. Bref, ce sont là des débats classiques de la psychanalyse et de son histoire, mais Darian Leader nous propose de les reprendre autrement pour élaborer avec différentes lignes pratiques et théoriques les différentes dimensions de la cure et de la subjectivité dans leur complexité.
En ce sens, Darian Leader reprend créativement Lacan et se donne le droit d’en donner une lecture personnelle et parfois critique, lorsque celui-ci, malgré son immense apport, lui semble déployer plus un élément de fermeture qu’une élaboration créative. En relisant la théorie de la jouissance de Lacan, il ouvre à une forme singulièrement relationnelle de freudo-lacanisme personnel et rénové. Pour cela, Darian Leader travaille à repérer ce qui chez Freud et Lacan relève d’une conflictualité entre ce qu’il appelle : d’un côté, l’ouverture d’élaborations allant dans le sens du « modèle relationnel », en ce qu’il est subjectivant, et prenant en compte, concernant le sujet, le « lien » (de parole) « à l’Autre » ; et de l’autre, la refermeture sur une conception du sujet comme « monade isolée »[12].
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Dans cette lecture par l’auteur de la manière dont Lacan a posé le problème de la jouissance, lecture donc depuis un « modèle relationnel » sous sa forme subjectivante, le sujet est envisagé d’abord dans le lien à l’Autre – Autre à la fois relationnel, mais aussi Autre de la parole et du signifiant. Ce qui permet d’éclairer sous une lumière nouvelle, avec Lacan mais aussi quelque peu au-delà de Lacan, ce problème de la jouissance. Et ainsi d’envisager tout un ensemble de questions cliniques que le freudo-lacanisme, sous sa forme ouverte, n’a pas l’habitude de prendre en compte.
Plus en détails, Darian Leader se démarque de ce qu’il appelle le « modèle fermé » de la psychanalyse, que l’on trouve, montre-t-il, dans tout un pan des pratiques et pensées de Freud et de Lacan – considérant que leurs pratiques et leurs pensées sont conflictuelles. Dans ce « modèle fermé », le sujet est avant tout un « réservoir fermé de libido » (p. 34), plus encore une « monade isolée » (p. 13). Chez Lacan, cette « monade isolée » est « sans lien à l’Autre » (p.13) et est structurée par un « pur Un de la jouissance ». Dès lors, la cure a fondamentalement pour fonction de mettre en crise cette subjectivité monadique par la mise en place de l’objet petit « a » et par la « positivation du manque » (p. 113). Il en va ici de ce que j’appellerais le primat du manque que déploie souvent le freudo-lacanisme (ce qui implique un dans une lecture de Lacan que l’on peut qualifier de négativiste, dominante dans l’histoire de la lecture de Lacan, comme je vais le développer tout de suite), et que Darian Leader, tout en reconnaissant la part du manque, critique. Et il est vrai que le manque, dirais-je, dans les faits, dans la vie comme dans la cure, ne doit pas être hypostasié : il implique d’ailleurs, comme l’établit Lacan – et y a insisté Lucien Israël -, la nécessité de la satisfaction, de la joie et de la rencontre sous leurs formes subjectivantes[13]. Ce qui veut dire que, dans la cure, et comme le propose Lacan, l’analyse doit pouvoir procurer au sujet une rencontre – à la fois symbolique et sinthomalisante – avec le tiers[14], ouvrant à une satisfaction subjectivante, à un mode de jouissance subjectivant spécifiquement analytique. En lien à la mise en place dans la cure d’une nouvelle relation, ouverte, à la satisfaction, à la jouissance. Lorsque je dis cela, j’envisage, avec Lacan[15], une pratique analytique qui pose la nécessité du manque, mais non point son primat. Qui prend en compte l' »expérience dialectique » de la psychanalyse que Lacan pratique et éclaire : le fait qu’il n’y a pas que de la négativité dans l’analyse (manque, finitude…[16])[17], mais aussi une positivité subjectivante et créative, avec joie, satisfaction – et même enthousiasme[18] – spécifiques, liée au désir et à la « hâte » ou l’urgence de vivre. Ouvrant, par l’analyse et dans la vie, à une joie et une satisfaction subjectivante et créatives, un mode de jouissance subjectivant et créatifs[19]. Bref, la lecture que l’on pourrait appeler négativiste de Lacan posant le primat absolu du manque, courante dans le freudo-lacanisme, relève d’une interprétation de son enseignement qui passe à côté de la dialectique que Lacan a bien plutôt pratiquée et pensée. Face cela, au regard de l’expérience dialectique de la psychanalyse et de l’enseignement de Lacan, je pense plus juste de s’orienter dans le sens d’une élaboration de Lacan qui prenne en compte sa pratique et sa conception, justement dialectiques, de la psychanalyse. C’est-à-dire articulant négativité inéluctable (du manque, de la finitude, de l’angoisse…) et positivité subjectivante et créative. Ce avec une lecture de Lacan[20] allant dans le sens de la prise en compte de la satisfaction, de la joie, de l’enthousiasme, de la rencontre subjectivante, de la créativité du symbolique et de l’amour de transfert…[21] Notons d’ailleurs que Lacan lui-même a dans certains passages de son oeuvre cédé à ce que l’on pourrait appeler ce négativisme, dans la propre conception qu’il avait de la cure et de son oeuvre[22]. Et que le présent éclairage de son apport va contre cette propre tendance chez Lacan.
En ce sens, un point crucial de ce livre consiste dans le fait qu’il éclaire de manière particulièrement féconde ce qui dans la pratique et la pensée de Lacan permet de penser et de soutenir, dans la cure, le déploiement chez le sujet de son « désir ». Et ce par le déploiement du « refus fondamental de la demande de l’Autre, un rejet de ses signifiants, ou de certains d’entre eux » (p. 80). D’ailleurs cela rejoint ce que nous dit Lacan dans le Séminaire D’un Autre à l’autre, sur le fait que la parole du sujet doit se singulariser par rapport au discours de l’Autre.
Sans ce refus fondateur pour la subjectivation, montre Darian Leader, il y a « assimilation à la demande de l’Autre », ce qui « annule » en fait le sujet (p. 80) : le sujet est alors pris dans la jouissance de l’Autre. Bref, il en va là d’un non fondateur permettant au sujet de se dégager de cette demande et de cette jouissance. Ce qui fait du sujet – il me semble dans une formulation plus freudienne que lacanienne – « un pôle d’action et de motivation ». Ce qui aussi, point très important, « impliqu(e) en même temps le manque d’un signifiant ». Ici, notons-le, le sujet n’est « pas » « vide », il n’est pas non plus un « pur effet » : il est « pure action, fût-elle minimale » (p. 80).
Cette action subjectivante du sujet, Darian Leader l’élabore aussi en reprenant Erikson et Fromm, en la liant donc au refus des signifiants inscrits dans le lien (de parole) à l’Autre lorsqu’il est désubjectivant. Ce qui ouvre, dirais-je, au déploiement d’un mode de jouissance subjectif et subjectivant. Plus encore, je rapprocherais cette réflexion de l’auteur sur cette action du sujet avec la réflexion de Freud sur le fait que le complexe d’Oedipe du sujet doit le mener à l’adolescence au « détachement par rapport à l’autorité parentale »[23] – Freud ayant formulé ce problème fondamental, malgré l’élaboration hétéro-patriarcale que Freud peut en donner [24].
Plus encore, Darian Leader insiste sur le fait que, souvent, dans la cure ou dans le cheminement subjectif du sujet, cette pure action du sujet, liée au refus fécond de la demande de l’Autre, passe, pour le sujet, par un temps où il n’est pas sans se faire du mal à lui-même, sans que le sujet s’attaque lui-même. Ce en tant qu’il prend sa propre jouissance dans la demande – et dans la jouissance – de l’Autre (p. 80). Bref, il en va là d’une « douleur constituante » (p. 65), d’ailleurs liée au plaisir[25]. En lien au déploiement sur soi de la destructivité. Ce retournement sur soi de la destructivité constitue, dirais-je, un trouble pouvant devenir, par la cure, un symptôme. Car, dialectiquement, le travail analytique vise alors à aider le sujet à passer par la traversée de ce trouble lié au déploiement de la destructivité, pour en faire un symptôme. Ce en premier dans le lien de parole à l’analyste
Plus encore, la subjectivation passe même, selon Darian Leader (élaborant ici Erikson), pour le sujet ayant été pris dans des liens à l’Autre désubjectivants, par le fait d’aller vers la « recherche radicale de toucher le fond ». Ce dans une « identité négative » où le sujet « s’identifie aux éléments que le parent lui a présentés comme les plus indésirables ou les plus dangereux, mais aussi les plus réels ». Ce qui est « à la fois comme l’ultime limite de la régression et l’unique fondation solide pour une progression » (citation d’Erikson, pour qui, rappelle Darian Leader, la parole est un « pacte » et « définit » le sujet[26]) (p. 39-41).
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Une fois ceci posé, je peux en venir au fait que Darian Leader voit dans la « jouissance », telle que la pense Lacan dans des termes nourris du discours juridique, une forme particulière de « lien à l’Autre », de « relation d’objet » où l’Autre pose une « hypothèque » sur le sujet. Ce en un « processus » d’« abolition » et de « non-reconnaissance » de celui-ci (p. 28) – je parlerais pour ma part de processus désubjectivant, car prenant le sujet dans un mode de jouissance désubjectivant. Ici dans son lien au sujet, l’Autre, ayant donc un mode de jouissance désubjectivant, déploie effectivement, dans son lien au sujet, à la fois une jouissance abolissant le sujet, et poussant le sujet dans l’abolition de soi (p. 13). En d’autres termes, il en va là de la question du pouvoir.
Dès lors, face à cela, la cure vise à soutenir, dans le lien analytique ouvrant, la reconnaissance de l’existence, dans l’histoire infantile du sujet, mais aussi plus tard, de ce lien (de parole) à l’Autre et à son mode de jouissance désubjectivant – d’une partie de son environnement et de son discours. La cure vise aussi à la reconnaissance et au déploiement, par le sujet, de la séparation d’avec cet Autre et d’avec sa jouissance désubjectivante[27]. Ce qui passe par la différenciation des jouissances, et donc par le déploiement et la reconnaissance par le sujet du refus de la demande de l’Autre – liée à sa jouissance – qui habite ses troubles. Et donc par le refus des signifiants liés à cette jouissance.
Ce geste de séparation, insiste Darian Leader, a sa part de « douleur » (p. 81). Car la douleur, en lien au plaisir, est une question centrale dans la cure – sur laquelle Lacan n’insiste pas assez selon l’auteur. Bref, la douleur est un affect qui permet d’orienter l’écoute de l’analyste pour suivre le fil de la subjectivation du patient.
Ce geste de séparation a aussi sa part de « risque » (p. 81). En effet, dirais-je, il peut aussi échouer, suivant la manière dont le sujet trouver ou non dans son environnement des liens d’appuis, qui permettent que se déploie sa subjectivation
Ainsi, nous montre Darian Leader, l’analyste, s’il se positionne dans le sens évoqué (ce qui demande, selon moi, de sa part tout un travail de retour sur son propre rapport à la destructivité, à la jouissance, un travail sur sa résistance – une traversée de son symptôme et un travail de repérage de son sinthome – comme y insiste Lacan), peut aider le sujet à reconnaitre ce qu’il en est de sa jouissance et de la jouissance dans son environnement. L’analyste peut ainsi aider le patient à cheminer vers le fait de ne plus reporter sur lui-même la « haine » ni la « rage », qu’il ressent (légitimement) vis-à-vis de l’Autre le prenant dans sa demande et dans sa jouissance (p. 29). Et donc de ne pas rester pris dans une douleur pas assez élaborée.
Dans ce cadre, le cheminement analytique passe ainsi pour le sujet par la traversée et par la reconnaissance de sa propre jouissance, de celle(s) de son environnement, et de l’encastrement des deux. Il passe aussi par la traversée et la reconnaissance de ces impulsions affectives nécessaires à la subjectivation que sont la haine et la rage. Ce qui aide le sujet à reconnaître la « part de refus de la demande qui habite son geste d’auto-abolition de soi » (p. 29), et à rendre la compulsion de répétition créative – pour citer Lucien Israël[28]. En effet, je l’ai dit, pour Darian Leader, les affects de haine et de rage, en lien à la douleur, lorsqu’ils sont donc retournés contre le sujet, sont liés au déploiement masochiste par le sujet d’une auto-abolition qui répète l’abolition subie de la part de l’Autre, et qui agit aussi la demande – surmoïque – d’abolition de ce dernier. Il reste que ces affects de haine et de rage constituent déjà pour le sujet, même dans cette auto-abolition masochiste, une tentative, dirais-je, de résister à l’environnement, et de tenter de produire quelque chose comme une subjectivité – un désir. Ce alors même que le sujet était, du fait d’un rapport de force défavorable (celui de l’enfant face à l’Autre), pris dans le mode de jouissance désubjectivant de l’Autre.
Plus encore, l’éclairage de Darian Leader permet à l’analyste de solidement repérer dans la cure la manière dont le sujet est parfois « prisonnier d’un idéal mortifère » (p. 29). Et de solidement repérer aussi la manière dont cet idéal désubjectivant – que le sujet reprend le plus souvent de l’autre – verrouille le lien (de parole) à l’Autre désubjectivant et le mode de jouissance dans lequel le sujet est pris. Ce qui le bloque dans cette « abolition » de soi qu’il connaît (et a connu).
Bref, on le verra j’espère, la cure telle que la pratique et la théorise Darian Leader constitue une forme singulière et solidement ouvrante de psychanalyse freudo-lacanienne. Car, dirais-je, par son mode de parole et d’écoute désirant, créatif, produisant une reconnaissance et une traversée, l’analyse initie aussi le sujet à un mode de jouissance subjectivant – ayant consenti au désir. Ce qui permet une satisfaction ouverte spécifique analytique[29], et une joie de la subjectivation[30]. Cela ouvre au dégagement singularisant de la jouissance du sujet de la jouissance de l’Autre. Ce qui permet au sujet de produire un symptôme singulier. Cela ouvre aussi au travail interminable de dialectisation de ce symptôme et de la jouissance, qui existe inéluctablement dans la vie corporelle et psychique, mais aussi dans la parole, du sujet.
Dans l’analyse telle que la pratique et la théorise Darian Leader, il en va d’un lien (de parole) désirant à l’Autre – à l’analyste – qui permet au sujet de se déprendre de la jouissance de l’Autre, celle de l’analyste en premier lieu, mais aussi particulièrement celle de l’Autre des liens désubjectivants passés et présents.
Tout ceci pose la question de la forme que prend factuellement la demande – mais aussi le mode de jouissance – de l’Autre qui, au début de la vie psychique du sujet et dans sa jeunesse, a inscrit le sujet, justement dans une certaine forme de demande et dans une relation spécifique à la jouissance – ainsi qu’aux signifiants. Cela amène Darian Leader à considérer (avec Erikson encore) que le sujet, dans son enfance, s’il a eu à faire à un environnement désubjectivant, a parfois « reconnu la faiblesse des parents ou leurs souhaits inexprimés » (p. 40). Il en va là des questions, déjà évoquées plus avant : du fait de « se séparer de l’Autre » et de l’ « idéal négatif » dans lequel le sujet est pris (p. 38-39). Ici, le sujet, dans la cure, doit donc pouvoir perlaborer cette première expérience de lucidité infantile, prenant une forme désubjectivante, concernant les limites de ses parents, leur finitude. Cette élaboration permettra au patient d’accéder, je dirais (en élaborant Lacan), au fait que ses parents sont des Autres marqués par la finitude. Ce même s’ils l’ont dénié, et ont érigé en ce sens un scénario d’omnipotence de l’Autre – et ont pris le sujet dans celui-ci.[31]
Ainsi, selon Darian Leader, c’est « l’objet » qui « est créé à travers la relation à l’Autre, plutôt que l’inverse » (p. 89). Ce qui pose aussi la question de la transitionnalité au sens de Winnicott (p. 93). D’ailleurs – et c’est une question clinique cruciale -, la jouissance, rappelle Darian Leader, est liée à l’autoérotisme infantile. En effet, l’expérience psychanalytique montre que l’autoérotisme infantile n’est pas primaire, qu’il est lui-même pris dans le lien à l’Autre[32], comme l’établit Freud (p. 13). Cela permet d’envisager l’autoérotisme non comme quelque chose de désubjectivant, comme y insiste le plus souvent Lacan[33] (par exemple, pour donner une référence qui me vient, lorsqu’il parle du « clitoris » comme « autistique »[34]), mais bien comme quelque chose de fondamentalement subjectivant, car élaborant au niveau de la sexualité les affects de haine et de rage[35].
Cela concerne directement le positionnement de l’analyste. Sur ce point, celui-ci, justement, propose Darian Leader, gagne à accueillir l’élaboration psychique existante chez le sujet dans son autoérotisme, ainsi que les affects de douleur et de plaisir, de haine et de rage qui lui sont associés. Ce que, malgré son apport, Lacan, dans sa pratique, ne fait globalement pas assez, ajoute Darian Leader.
Plus encore, dirais-je, le positionnement analytique que pratique Darian Leader propose à l’analyste me semble aller dans le sens du fait de déployer un désir de désir proposantun lien (de parole) à l’Autre ouvert, où peut avoir lieu, ajouterais-je, une rencontre symbolique au sens de Lacan[36] et d’Israël[37] – permettant ce que Darian Leader appelle lui un « acte de foi archaïque dans le symbolique » (p. 106).
En ce sens, Darian Leader propose aussi, il me semble, à l’analyste de travailler à accepter de prendre en compte le fait que le lien (de parole) à l’Autre – et à l’environnement du sujet – a une dimension factuelle : dans l’histoire du sujet, le lien (de parole) à l’Autre a pu et peut être factuellement subjectivant ou désubjectivant. Ici, la prise en compte de la réalité et de la factualité du lien (de parole) à l’Autre ne s’oppose pas à l’écoute de la parole et de signifiant, depuis la vie psychique et fantasmatique du sujet. Comme c’est plutôt le cas dans le « scepticisme » de Lacan[38], proche de celui de Freud, qui l’amène à régulièrement opposer d’un côté le lien factuel à l’Autre et de l’autre le signifiant. Ici je dirais que, si ce scepticisme a historiquement accompagné le geste psychanalytique de reconnaitre les réalités psychiques et discursives, la perspective de Darian Leader propose d’envisager les choses autrement.
Ainsi, si ce lien (de parole) à l’Autre a factuellement été désubjectivant, si le sujet s’est vu factuellement imposer un mode de jouissance désubjectivant, eh bien la cure a pour fonction de l’aider à s’en dégager et à mettre en place un mode de jouissance subjectivant. Je dirais que Darian Leader nous propose d’envisager et pratiquer une psychanalyse qui prend en compte, de manière équilibrée et complexe, ces différentes réalités : signifiante, psychique, mais aussi celle du lien (de parole) à l’Autre.
Dans le positionnement de l’analyse, cela va avec le fait d’éviter toute position d’autorité[39]. Ici, pour le dire avec Leclaire[40] dans son débat avec Lacan : il s’agit pour l’analyste de déployer un « désir de l’Autre un peu délié ». De déployer un désir de l’Autre, ou un désir d’analyste, habité, si j’élabore l’expression de Leclaire, par la « déliaison » de l’ « analyse ». En effet, ainsi que la définit Freud, l’analyse, comme proche de l’analyse chimique, est déliaison, et je dirais, dès lors : ouverture au fait que le lien (de parole) à l’Autre dans l’analyse en vient à être délié, ouvert.
Nous en venons aussi ici, à mon sens, en ce point où Lacan parfois problématiquement confond le désir et la jouissance. Et où parfois, lorsqu’il insiste manifestement sur le geste, pour l’analyste, de ne pas céder sur son désir, en fait plutôt, de manière latente, oriente l’analyste vers le fait de ne pas céder sur sa jouissance[41].
En ce sens, selon Darian Leader, la théorie de Lacan du pur Un de jouissance et du primat du manque (parce que comme le dit Darian Leader la douleur, ainsi que la haine et la rage, sont évitées dans la cure) n’est pas en mesure d’aider l’analyste à soutenir solidement le patient dans le sens d’une sortie de la compulsion de répétition. Cela est d’ailleurs, ajoute l’auteur, à relier à la manière dont la théorisation de Lacan, concernant la jouissance, passant par l’élaboration de la réflexion de Hegel sur le maitre et l’esclave, est insuffisante. Ce dans la mesure où, affirmant que le maitre ne jouit pas, Lacan évite la question de la jouissance du maitre (p. 66). Cela empêche d’ailleurs Lacan, ajouterais-je, d’aller jusqu’au bout des élaborations pourtant ouvrantes sur la question du pouvoir.
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Darian Leader insiste sur la nécessité d’historiciser l’œuvre de Lacan, pour approfondir les problématisations et les élaborations fécondes de son enseignement, en même temps que d’autres de ses élaborations sont à critiquer, abandonner ou à reprendre. En ce sens, montre l’auteur, Lacan a l’immense mérite de problématiser les mécanismes de la jouissance. Mais son élaboration sur la jouissance gagne à être remise en perspective, afin d’éviter différentes apories. Parmi ces apories, l’on trouve tout d’abord les limites de sa théorie du stade du miroir (p. 46sq.) – limites qu’a aussi relevées Lucien Israël[42].
En fait, c’est l’ensemble des réflexions de Lacan sur la jouissance, que Darian Leader retraverse et remet en perspective. Ce entre autres pour insister sur le fait que c’est selon lui dans son virage de 1963, dans le séminaire sur L’Angoisse, que l’enseignement de Lacan se rigidifie. Dans ce séminaire, Lacan pose en effet, à la suite des textes de Freud où il déploie, j’y reviens, un modèle fermé[43], celui de l’existence d’une monade, sans lien à l’Autre, etsoi-disant primaire. Bref, le sujet est ici défini comme (je cite le séminaire X. de Lacan lu par Darian Leader p. 46 de son livre) une « réserve de libido » liée à « ce qu’on appelle auto-érotisme », ou encore une « jouissance autiste »[44].
Plus encore, cette théorie du sujet comme monade chez Lacan, Darian Leader nous invite, en lien à ce qui concerne le modèle RSI, à la relier au « sinthome » de Lacan (p. 127) . Je parle ici de sinthome car l’auteur voit dans « la fascination de Lacan pour les bouts de ficelle et les noeuds », lié à la topologie, un « sinthome », « une tentative de trouver un point de cohérence dans son monde ». La théorie de Lacan des 3 anneaux renvoyant au « logo de l’entreprise de son père » (p.127-128), et constituant ainsi une écriture sinthomale, liée au sinthome de son père – en un geste fondamental de création sinthomale. Bref, la théorie de RSI et du sinthome constituent bien une ouverture fondamentale pour la psychanalyse, dans laquelle s’est déployée le propre sinthome de Lacan, de manière créative. Mais la forme d’élaboration topologique de RSI de Lacan, selon l’auteur (j’en parlerai plus loin), laisse de côté certaines questions qu’il serait pourtant intéressant de prendre en compte, pour ouvrir à un freudo-lacanisme plus solidement subjectivant.
Je le répète, il en va ici de la théorie de Lacan, posant l’existence, nous dit donc Darian Leader, d’une « monade isolée », d’un « pur Un de jouissance », voyant dans l’autoérotisme quelque chose où le sujet serait indemnisé de tout lien à l’Autre (p. 13). Ce à quoi Lacan ajoute, dit Darian Leader, le déploiement de la part de l’analyste du petit « a« comme « positivation du manque » (p.113). Pour Lacan, l’objet petit a – qu’il a si fécondement inventé en 1963 – permet la mise en crise de la subjectivité monadique, du pur « Un de jouissance » qui structurerait la parole du sujet (p.113).
Une remarque ici : alors que Darian Leader voit dans l’objet petit a de Lacan une positivation du manque, autrement dit l’expression d’un primat du manque, j’aurais pour ma part tendance à insister sur le fait que l’objet petit a, Lacan le pense plutôt dans l’expérience dialectique de l’analyse, articulant d’un côté manque, expérience de la finitude, et de l’autre joie et satisfaction – satisfaction devenue subjectivante par l’analyse, comme je le l’ai dit plus avant.
Mais j’en reviens à cette théorie monadique du sujet que Lacan déploie à partir des années 60. Dans cette théorie, selon Darian Leader, la « raison de la répétition », qui est à chercher dans le lien factuel à l’Autre, est « évitée ». Ce qui n’a pas toujours été le cas chez Lacan. En effet, cette « raison de la répétition » est, montre Darian Leader, ailleurs « traitée » par le « premier » Lacan (p. 113)[45]. En effet, avance l’auteur[46], dans son texte sur Gide publié dans les Ecrits, et datant de 1958, il relie en effet, la « jouissance primaire » à « la tentative de séparation d’avec l’Autre » (p. 84).
De la même manière, Darian Leader développe dans ce livre ce qu’il considère comme les limites, malgré ses apports, du modèle topologique de Lacan[47]. En effet, celui-ci, parce qu’il « évite » de « donner » des « qualités positives » à la « Chose », n’est « pas en mesure » de nous permettre de penser psychanalytiquement la manière dont la « Chose (…) ‘appell(e)’ le sujet ou l’attir(e) vers elle » (p. 67-68). En d’autres termes, ce modèle topologique ne nous permet pas de penser la factualité du lien (de parole) du sujet à l’Autre. Ce même si, selon l’auteur, Lacan est pourtant sur la bonne voie, dans le Séminaire sur l’Ethique, lorsqu’il nous dit que « l’insondable agressivité » – la jouissance, commente Darian Leader -, qui habite pulsionnellement le sujet, est liée à la « Chose »[48] (p. 67).
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Pour élaborer de manière personnelle les apports majeurs du livre de Darian Leader, j’aimerais brièvement développer plusieurs points.
Premièrement, pour ma part j’aurais tendance à moduler sa mise en perspective de l’évolution ou de l’oscillation de Lacan sur cette question du lien à l’Autre et de la relation d’objet. En effet, Lacan, dans le séminaire IV (1956-1957) sur la relation d’objet, développe une critique développée de la théorie de la relation d’objet. Et si Darian Leader évoque peu ce séminaire, j’aurais de mon côté tendance à dire que Lacan, dans son évolution pratique et théorique, est passé d’un refus ambivalent de la question de la relation d’objet, où il a donc parfois, pour des raisons cliniques, reconnu malgré tout son existence ; à un refus plus massif, à partir des années 60.
Deuxièmement, j’aurais pour ma part aussi tendance à dire que si Lacan a à raison ferraillé contre les théories de la relation d’objet sous leurs formes fermées, désubjectivantes et normalisatrices (particulièrement dans son débat avec Bouvet), son orientation subjective et la virulence de ce conflit l’ont amené à critiquer les théories de la relation d’objet en général, et donc aussi les théories plus subjectivantes de la relation d’objet – même si dans les faits il a largement mis au travail Klein, Balint, Winnicott, ou encore Fromm (concernant ce dernier, voir plus loin). D’ailleurs, c’est dans son débat avec les psychanalystes de la relation d’objet, et avec l’objet transitionnel de Winnicott, que Lacan a développé sa théorie de l’objet petit a.
Troisièmement, concernant la théorie de l’objet petit a, je considère – avec d’autres[49] – que, au regard de l’expérience psychanalytique et de l’histoire de la psychanalyse, c’est une invention fondamentale de Lacan, un concept nous permettant, comme chez Lacan, d’élaborer de manière très ouvrante les problèmes de la perte et du manque, et de la pulsion partielle et de la destructivité. Ce en déployant une pratique psychanalytique échappant au primat du manque, mais relevant plutôt d’un » « expérience dialectique » articulant d’un côté perte, manque expérience de la finitude, et de l’autre rencontre, satisfaction et joie subjectivantes. Il reste qu’ici Darian Leader nous pose une question importante, concernant la théorie de l’objet petit a, dans l’interrogation sur le fait que cette théorie de Lacan ne prend peut-être pas assez en compte la dimension de lien à l’Autre, avec les affects de rage, de haine. En ce sens, il propose une alternative très ouvrante pour l’élaboration psychanalytique des questions de la perte et du manque, et du destin de la destructivité – sans il me semble pour autant évoquer les pulsions partielles, qui sont le coeur de l’expérience psychanalytique de l’objet petit a.
Ainsi cette théorie alternative de Darian Leader, l’analyste, dans sa petite théorie portative, gagne je pense à la méditer et à l’élaborer, car elle touche juste concernant certains points de butée de la théorie de Lacan, et nous permet d’envisager des problèmes que Lacan – comme Freud – ne prend en compte que partiellement, ou pas vraiment.
Quatrièmement, concernant la topologie de Lacan, je considère aussi – avec d’autres – que, au regard de l’expérience psychanalytique et de l’histoire de la psychanalyse, c’est une invention importante de Lacan, une théorie nous permettant d’élaborer de manière ouvrante les questions de la structure de la parole et de la vie psychique du sujet. Pour autant, Darian Leader me semble ouvrir ici encore à une perspective qui touche juste concernant certaines limites de cette théorie – dont la manière dont les mathèmes et la topologie lacaniennes déploient une parole laissant de côté l’affect -, et proposer une élaboration alternative fort féconde par beaucoup de points, en prenant en compte la question du lien à l’Autre.
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Concernant la relation de Lacan à Fromm dont j’ai parlé, j’évoquerai la caractérisation par Darian Leader, a priori fort étonnante mais si éclairante, du fait que, concernant sa propre théorie de la singularisation de la parole et du désir, Lacan, même s’il passe ce fait sous silence, doit beaucoup à Erich Fromm[50]. Fromm qu’il a vertement critiqué pour ses importantes limites concernant les questions de la sexualité et de la pulsion). En effet, comme le montre Darian Leader (p. 65sq), Fromm a été largement lu par Lacan, en même temps que celui-ci le critiquait à raison. Lacan a ainsi particulièrement mis au travail, dans une autre perspective, le texte de Fromm de 1936 écrit en collaboration avec Horkheimer et Adorno dans un volume collectif sur la question de l’autorité. Dans ce texte, Fromm insiste sur le fait que le sujet « incorpore le discours parental et culturel », tandis que « la psychanalyse suppose de différencier notre propre désir de la demande de ce dernier » (p. 66-67). Ce que Lacan donc met largement au travail, dans une optique différente. Et puis le fait que Lacan ne fasse pas référence à cette reprise est tout à fait logique, dans la mesure où son enseignement s’oppose sur bien des points à Fromm – dont la réflexion a donc de très importantes limites, dans sa difficulté à prendre en compte la sexualité et la pulsion. Mais cela ne nous empêche pas, nous, de pouvoir relever, grâce à Darian Leader, ce lien de Lacan à Fromm, malgré tout[51].
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Ce livre de Darian Leader est aussi important, concernant Lacan, pour mettre en perspective sa réflexion sur le « féminin » et le « masculin », particulièrement dans le séminaire Encore (1972-1973). En effet, la réflexion de Lacan sur le « féminin » et le « masculin » dans Encore apparait selon l’auteur, malgré une avancée réelle, encore prise dans les limites du discours collectif – que je qualifierais de patriarcal – de son époque. Ce dans la mesure où Lacan « est, semble-t-il, impressionné par les femmes qui se sacrifient » (p. 119) [52]. Ce qui constitue un élément fort intéressant dans le débat sur les apports et les limites de Lacan concernant la sexualité féminine.
Plus encore, Darian Leader avance d’autres pistes théoriques fort novatrices, par exemple celle selon laquelle l’élaboration discursive par le sujet de sa sexualité vise à représenter le lien à l’Autre (p. 89 et 93).
Un autre point fort novateur du livre est la manière dont, dans nos sociétés que je qualifierais de postmoderne, au mythe patriarcal du père de la horde jouissant de toutes les femmes, s’est substitué le nouveau mythe d’un père de la horde numérique qui absorbe tous les datas, dans le sens d’une omniscience qui lui permet d’exploiter ces données et d’en jouir (p. 72).
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Pour ceux d’entre vous qui comprennent l’anglais, je mets ici le lien vers la passionnante intervention de Darian Leader concernant et à partir de son ouvrage, sur postcast Rendering uncounscious, de Vanessa Sinclair.
Darian Leader est psychanalyste à Londres, membre de Centre for Freudian Analysis and Research. Il a publié (de nombreux livres ont été traduits en français):
Bibliographie en anglais :
- Lacan for Beginners, 1995, later editions with a changed title: Introducing Lacan (2000, 2005)
- Why Do Women Write More Letters Than they Post?, 1996
- Promises Lovers Make When It Gets Late, 1997
- Freud’s Footnotes, 2000
- Stealing the Mona Lisa: What Art Stops Us from Seeing, 2002
- Why Do People Get Ill? Exploring the Mind-Body-Connection (with David Corfiel), 2007
- The New Black. Mourning, Melancholia and Depression, 2008
- What Is Madness?, 2011
- Strictly Bipolar, 2013
- Hands: What We Do With Them – and Why, 2016
- Why Can’t We Sleep?, 2019
- Jouissance: Sexuality, Suffering and Satisfaction. 2021
- Is It Ever Just Sex? 2024
Traduit chez Stilus:
- Qu’est ce que la folie? 2017
Récemment publié en francais:
- Qu’est-ce que cache le sexe? Albin Michel, 2024
Son site : https://www.darianleader.com/
[1] Non sans garder toutefois quelque insatisfaction concernant cette élaboration, qui passe sans doute à côté d’éléments importants de ce livre si riche.
[2] Comme l’a montré Nestor A. Braunstein. La jouissance, un concept lacanien, Stilus, 1992.
[3] Guénaël Visentini, Ecrire et penser par cas en psychanalyse.
[4] Sur ce nouveau contexte, que je qualifie de postmoderne, en définissant de manière irréductible personnelle et positive ce terme, je me permets de renvoyer à Dimitri Lorrain (2024) sur Maggie Nelson. https://dimitrilorrain.org/2024/12/06/sortie-de-refaire-famille-pour-en-finir-avec-les-stereotypes-de-genre-coordonne-par-thierry-goguel-dallondans-anthropologue-univ-strasbourg-et-jonathan-nicolas-psyc/
Sachant que certains bouleversements politiques et culturels récents allant dans le sens de l’autoritarisme produisent de nouvelles modifications de notre contexte.
[5] Jean-Michel Rabaté, Lacan l’irritant: https://dimitrilorrain.org/2024/03/26/sur-lacan-lirritant-de-jean-michel-rabate-stilus-2023/
[6] Ce pour dire les choses avec Leclaire dans son débat avec Lacan. Voir Rompre les charmes.
[7] Ce que j’aurais pour ma part sans doute tendance à faire quelque peu.
[8] Concernant Freud, voir particulièrement Darian Leader, La question du genre.
[9] Je rejoins ici ce qu’écrit Guénaël Visentini sur la fécondité d’une psychanalyse non freudo-centrée.
[10] D’ailleurs largement nourrie des travaux de Genevière Morel, La loi de la mère.
[11] Une lecture serrée de Winnicott montre à mon sens qu’il prend en compte à sa manière la sexualité au sens freudien, de manière certes spécifique.
[12] Sur ce point précis d’ailleurs, il reprend Balint, comme il le dit explicitement . En effet, Balint, dans Le Défaut fondamental, étudie chez Freud les limites de sa réflexion pour ouvrir sur la question de la relation à l’objet ou du lien à l’autre. Il étudie aussi les oscillations de Freud qui lui font ouvrir à une réflexion sur cette dernière.
[13] Sur la joie dans la pratique analytique, voir d’ailleurs Lacan lorsqu’il dit « quelle joie trouvons-nous dans ce qui fait notre travail ? » in « Allocutions sur la psychose de l’enfant », Autres écrits p. 369. Sur la satisfaction selon Lacan, j’aimerais rappeler que la pulsion est vécue à la fin de l’analyse à partir de la marque de la satisfaction: « Le mirage de la vérité (…) n’a d’autre terme que la satisfaction qui marque la fin de l’analyse. Donner cette satisfaction étant l’urgence à quoi préside l’analyse » « Préface à l’édition anglaise », Autres écrits, p. 572.
Sur Lacan concernant la satisfaction et la joie dans le processus analytique, voir Lucien Israël, Boiter n’est pas pécher, Erès, 2010; Luis Izcovich, Urgence et satisfaction, Stilus, 2022.
[14] Sur cette question, je renvoie à un texte à venir.
[15] Israël va en ce sens. Luis Izcovich aussi.
[16] Je préfère parler de « finitude » que de « castration ». Pour ma part, et pour le dire trop vite, je considère que la théorie par Lacan du « complexe de castration » est une formulation contextuellement datée, phallocentrée (voir particulièrement Laplanche (1980), S. Lippi et P. Maniglier (2023)), du fait que l’Autre barré est porteur du manque et de la finitude, et que le sujet, s’il se subjective, est psychiquement et discursivement structuré par le manque et la finitude – de l’Autre et la sienne.
[17] Lacan: « il n’y a pas de désir dans l’analyse si c’est uniquement dans la dépression » in « L’étourdit ». Voir Izcovich p. 83-84.
[18] Lacan sur l’enthousiasme: « S’il n’est pas porté à l’enthousiasme, il peut bien y avoir analyse, mais d’analyste aucune chance » (Note italienne, dans Autres écrits p. 309). Izcovich p. 49sq.
[19] La « hâte » est la « liaison propre de l’être humain au temps (…). (..) c’est là que se situe la parole » (Séminaire XVI, D’un Autre à l’autre, p. 209. Voir Izcovich, p. 160-164.
[20] Je rejoins ici Lucien Israël et Luis Izcovich.
[21] Voir sur ce point mon texte https://dimitrilorrain.org/2025/09/23/les-differents-temps-de-la-subjectivation-analytique-logique-sociale-de-limmediatete-jouissance-et-subjectivation-mon-intervention-a-la-formation-apertura-du-27-novembre-2024-a/. Cette psychanalyse dialectique capable donc d’une positivité en tension rejoint en cela les élaborations en faveur d’une psychanalyse nourrie du féminisme et de la théorie queer. Je développe ailleurs des éléments pour une psychanalyse ainsi nourrie du féminisme et de la théorie queer: https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant/
[22] Ce dans sa tendance allant dans le sens d’un éloge de la jouissance, voir P. Guyomard, La jouissance du tragique. Antigone, Lacan et le désir de l’analyste, Paris, Aubier , 1992.
[23] Trois essais sur la théorie sexuelle.
[24] Jorge Reitter, Heteronormativity and psychoanalysis. https://dimitrilorrain.org/2023/01/13/sortie-de-heteronormativity-and-psychoanalysis-de-jorge-n-reitter-routledge-2023/
[25] Ici Darian Leader élabore largement Bergler (p. 37).
[26] Identity and the life circle.
[27] Ce qui rejoint ce qu’élabore Jean-Pierre Marcos : https://dimitrilorrain.org/2023/07/14/jean-pierre-marcos-il-faut-renoncer-a-la-jouissance-davoir-ete-lobjet-de-la-jouissance-de-lautre-pour-faire-se-lever-le-desirconference-longtemps-jai-joue-a-me-sep/
[28] Boiter n’est pas pécher.
[29] Voir Lucien Israël, Boiter n’est pas pécher; Luis Izcovich, Urgence et satisfaction.
[30] Boiter n’est pas pécher.
[31] Nous retrouvons ici la question du fantasme du Sujet Supposé Savoir ; Darian Leader insiste avec Geneviève Morel (La loi de la mère) sur le fait que la vie fantasmatique ne peut être réduite à cet unique fantasme, à moins de risquer une refermeture pratique et théorique de la psychanalyse.
[32] Ce qui rejoint ce que dit Balint sur cette question.
[33] L’on pensera aussi aux menaces surmoïques de castration dont parle Freud, concernant les pratiques masturbatoires du sujet, et qui vont dans le sens de sa désubjectivation. Ce qui ne sera pas non sans nous orienter pour mettre en perspective ce que nous dit Freud de la castration. Sur ce point, voir particulièrement J. Laplanche, Problématiques II. Castrations, symbolisations, PUF, 1980. Voir aussi le livre récent de S. Lippi et P. Maniglier.
[34] « Propos directif pour un congrès sur la sexualité féminine ».
[35] Darian Leader rejoint ici Balint.
[36] Ecrits.
[37] Boiter n’est pas pécher.
[38] Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse.
[39] Darian Leader, Qu’est-ce que la folie?
[40] Voir https://dimitrilorrain.org/2023/04/09/texte-dynamique-de-parole-creatrice-et-creation-du-lien-de-parole-desirant/.
[41] Patrick Guyomard, La jouissance du tragique. Antigone, Lacan et le désir de l’analyste, Paris, Aubier , 1992.
[42] Boiter n’est pas pécher.
[43] Concernant Freud, voir la critique de Balint dans Le Défaut fondamental.
[44] Séminaire X, L’Angoisse, Seuil, p. 57.
[45] Darian Leader ajoute à cela que premier Freud pose aussi une élaboration en ce sens, dans ses études sur l’hystérie, concernant Emmy von M. (p. 124).
[46] En élaborant les réflexions de G. Morel (La Loi de la mère, 233sq).
[47] J’ai développé plus avant, en quoi selon Darian Leader le modèle topologique est lié au sinthome de Lacan.
[48] Séminaire V., L’éthique de la psychanalyse, Seuil, p. 219.
[49] En premier lieu Lucien Israël, Boiter n’est pas pécher ; et Luis Izcovich, Urgence et satisfaction.
[50] Voir particulièrement La Peur de la liberté.
[51] Et, pour finir sur ma lecture singulière de ce livre, ce lien de Lacan à Fromm, en ce qui concerne sa théorie de la singularisation de la parole et du désir, est un point particulièrement ouvrant du livre. De mon côté, j’ai ailleurs justement travaillé sur le lien que l’on peut faire – avec Lucien Israël – entre d’un côté la théorie de Lacan de la singularisation de la parole et du désir, et de l’autre la réflexion d’Adorno sur l’autonomisation psychique et discursive du sujet. Or, comme on le sait, Adorno fait comme Fromm partie de l’Ecole de Francfort, et ils ont, malgré de vifs débats, en commun une telle réflexion sur l’autonomisation psychique et discursive. En même temps qu’Adorno a largement et à juste titre critiqué Fromm, justement sur ses limites en ce qui concerne la question cruciale, de la prise en compte de la sexualité et de la pulsion (Voir particulièrement Th. W. Adorno, « La psychanalyse révisée »). Ce justement afin d’ouvrir à une pensée de l’autonomisation psychique et discursive qui prenne pleinement en compte, avec Freud, la sexualité et la pulsion. Mais qui aussi inscrit le sujet dans un lien à l’Autre ouvrant, s’opposant ainsi à une conception « monadique » du sujet, qu’Adorno critique. Le concept de « monade » apparaissant d’ailleurs dans ses travaux (Minima Moralia). Dans sa lecture de Lacan nourrie d’Adorno, Lucien Israël réélaborera le problème de l’autonomisation discursive et psychique par rapport aux logiques de pouvoir.
Je me permets de renvoyer à https://dimitrilorrain.org/2023/06/09/texte-que-peut-nous-dire-la-psychanalyse-de-lautorite-et-de-la-transmission-aujourdhui/.
[52] Concernant son analyse des apports et des limites de Lacan concernant la sexualité féminine, on pourra aussi lire le texte de Darian Leader « The gender question from Freud to Lacan », dans le volume collectif dirigé par P. Gherovici et M. Steinkoler, Psychoanalysis, Gender and sexuality, Routledge, 2023. Voir sur mon blog: https://dimitrilorrain.org/2023/04/17/video-patricia-gherovici-et-manya-steinkoler-sur-sur-leur-livre-psychoanalysis-gender-and-sexualities-from-feminism-to-trans-routlegde-2022-rendering-uncounscious-2023-en-a/
