Sur « Lacan l’irritant » de Jean-Michel Rabaté (Stilus, 2023)
Chères amies, chers amis,
J’aimerais ici dire quelques mots du très beau livre de Jean-Michel Rabaté, Lacan l’irritant (Stilus, 2023).
Dans cet ouvrage, il propose une mise en perspective de Lacan en insistant sur la dimension fécondement irritée et irritante de sa parole et de sa pensée – et plus encore du texte (ce que l’on pourrait appeler le « texte-Lacan ») que nous lisons lorsque nous fréquentons ses écrits et séminaires.
En effet, aux Etats-Unis, où Jean-Michel Rabaté vit et enseigne (Université de Pennsylvanie), existe à nouveau un grand intérêt pour Lacan comme pour la psychanalyse – tout comme il existe une psychanalyse, particulièrement freudo-lacanienne, fort créative. Ce regain d’intérêt est permis par l’essor de ce que l’on y appelle les studies (dont particulièrement les gender studies). Et l’éclairage de Jean-Michel Rabaté sur Lacan nous donne une piste novatrice pour donner à entendre d’une nouvelle manière l’enseignement de Lacan, mais aussi la psychanalyse, dans le nouveau contexte culturel qui existe aux Etats-Unis, mais aussi plus généralement.
En somme, contre tout anti-américanisme et contre tout conservatisme, il s’agit pour Jean-Michel Rabaté, comme il le dit dans la vidéo que je relaie plus loin, de rendre à Lacan et à la psychanalyse leur pouvoir irritant, sans aller jusqu’à l’offense. Pour aider le sujet contemporain, s’interrogeant souvent en termes d’identité (d’ailleurs socialement minoritaire : de genre ou autre), à justement ouvrir cette interrogation. Ce dans le nouveau contexte culturel, où, je dirais, le discours collectif, par ce questionnement en termes d’identité, rend maintenant – et fécondement – le sujet beaucoup plus sensible aux questions du pouvoir et de la violence désubjectivante, sous toutes leurs formes (1).
Dans sa réflexion sur l’identité, Jean-Michel Rabaté rejoint d’ailleurs la psychanalyse contemporaine qui accueille pleinement – et ne rejette donc pas – cette interrogation actuelle des sujets en termes d’identité, afin d’ouvrir à la levée du désir subjectif s’y trouvant bien souvent (2).
Dans mes termes, je dirais que, dans la lecture de Jean-Michel Rabaté, Lacan apparaît non pas comme une autorité discursive, mais comme le passeur irrité et irritant d’une conflictualité discursive et psychique. Cela vient ouvrir ce que les discours collectifs contemporains, seraient-ils aussi fécondement progressistes, ont tendance à refermer. Et, dans la cure pratiquée en s’appuyant sur Lacan, cela permet de rendre la parole du sujet à nouveau singulière, créative, et donc critique. Bref, l’affect d’irritation qui habite et que suscitent la parole et la pensée de Lacan – et plus encore le « texte-Lacan » – est bien le vecteur de l’ouverture d’une telle conflictualité, d’une telle créativité, d’une telle mise en crise. Ce, au niveau collectif, contre toute recherche de giron dans un discours collectif normatif. Mais aussi, ce qui va de pair, au niveau subjectif, contre toute refermeture de la parole du sujet sur la léthargie d’un confort qui obture la possibilité d’avancées subjectivantes à venir.
Ainsi, en nous donnant à lire Lacan comme un « trouble-fête » et un « taon dans la cité » (tel Socrate selon Platon), ce livre redonne à celui-ci sa dimension critique et subversivement créative.
Ce qui est ici critiqué et déconstruit par Lacan, tel que l’éclaire Jean-Michel Rabaté, c’est aussi la conception mainstream du sujet et de l’auteur. Cela lui permet de situer le « retour » de Lacan à Freud comme une « transformation » de la « discursivité psychanalytique fondée par Freud » – telle que l’a éclairé Foucault (p. 13).
Alors la psychanalyse apparait comme « à la fois un discours pris dans les sciences humaines, un discours portant sur la sexualité, le désir, le sujet clivé de l’inconscient, la topique du moi, les pulsions, et une archive, un système autopoïétique qui se révise sans cesse, un texte foisonnant et plein de lacunes qu’il s’agit de relire avec attention » (p. 20).
Plus encore, c’est bien, avec Freud et Lacan, l’existence de la « pulsion de mort » ou plus largement la destructivité pulsionnelle, qui est affirmée. Ce contre tout idéalisme visant à prendre le sujet dans un optimisme béat, dans un culte de la positivité (pensons par exemple à la psychologie positive) mystificateur. En somme, il existe inéluctablement chez l’être humain une « cruauté », une destructivité. Et cette « cruauté », cette destructivité, dans la parole ou dans l’écriture, doit pouvoir – comme nous l’enseignent Lacan et Winnicott – se déployer, et non pas être réprimée, pour se déployer de manière créatrice. Pour Lacan, « dans le travail d’écriture » (p. 75).
En ce sens, la lecture de Jean-Michel Rabaté passe aussi par l’éclairage du fait que la psychanalyse de Freud et de Lacan est à relier aux Lumières obscures (p. 106) au sens d’Adorno et de Horkheimer (3).
L’un des points les plus vifs et les plus ouvrants du livre est l’insistance – en écho à Derrida, et au débat entre Lacan et Derrida – sur le fait que le dernier Lacan est un Lacan élaborant la question de l’écriture. Ce point est certes bien connu des spécialistes et, mais le livre nous en offre un éclairage novateur.
Car la « mémoire » psychanalytique et culturelle que l’écriture, au sens de Lacan, déploie, consiste en une « mémoire qui se fabrique elle-même en gérant sa part d’oubli » (p 109). Bref, comme dit auparavant, l’écriture du texte-Lacan est une archive créative, elle est même le système autopoïétique d’un « écrivain pluralisé » (p. 115), « disséminant » (4) la « subversion du sujet » (p. 116). En ce point, d’ailleurs, Lacan met au travail Joyce qu’il a longuement médité, Joyce qui « détiss(e) » le tissage du texte (p. 142), le tissage de la mémoire culturelle dans laquelle nous sommes tous pris. Ce – en va-t-il là d’une éthique ? – afin que le sujet ainsi redéfini accède au geste de « s’autoriser de soi-même et d’un Autre » (p. 148), ce sans se prendre pour une autorité.
A mon sens, cela ouvre à une conception du psychanalyste – et de l’écrivain – comme tisseur, comme passeur critique et créatif, irritant et en cela porteur de nouveauté. A l’opposé de toute autorité (5) .
Plus encore, cela soutient le fait que le sujet, dans la cure analytique, déploie une telle mémoire, une telle écriture créative, mais aussi une telle élaboration ouvrante – et même sinthomale (je parlerai plus loin du concept de sinthome) – de ce que Lacan appelle le non-rapport sexuel, c’est-à-dire l’absence de complémentarité entre deux sujets liés sexuellement.
Pour tout cela, Jean-Michel Rabaté lit Lacan avec Freud, avec la littérature (Sade…), la philosophie (Kant et Nietzsche – lui aussi un philosophe de l’irritation), les sciences humaines (particulièrement Luhmann).
Et, ayant donc parlé du sinthome, je ne puis finir ce texte sans pointer le fait que ce livre approfondit le travail déployé dans Joyce, hérétique et prodigue (Stilus, 2022).
Cet ouvrage articulant Joyce, Lacan et Derrida, pour le dire trop rapidement, éclaire le dernier Lacan comme un joycien hérétique. Il éclaire aussi que je propose d’appeler le texte-Lacan comme le déploiement d’une écriture du sinthome. Rappelons ici ce qu’est le sinthome – création conceptuelle géniale de Lacan, qui permet une avancée clinique fondamentale dans la cure. Le sinthome, je dirais, est cette création symptômale spécifique travaillant à même la lettre (et liée au hors-sens et à l’équivoque, la surdétermination maximale).
Ici, c’est bien de la créativité de ce symptôme spécifique qu’est le sinthome, dont il est question. Ce contre toute logique d’adaptation sociale (il existe bien sûr une forme d’inscription sociale qui n’est pas adaptative), entravant chez le sujet la fragilité, le ratage, et ainsi toute subjectivité, toute singularité, toute vitalité psychique et discursive.
Plus encore, cette forme spécifique du symptôme qu’est le sinthome a pour grand mérite de faire tenir le sujet là où la béance (ce point de réel, de pulsionnalité pure, de jouissance (6), où le psychisme et la parole défaillent absolument, laissant le sujet dans un désarroi radical) pourrait l’orienter vers une destructivité ou une autodestruction débridée.
Dans cette opération psychique spécifique du sinthome, relevant donc d’une écriture psychique, la langue est détruite et recréée pour échapper à la logique de destructivité – surmoïque – qui l’habite.
Bref, face à la question cruciale de la béance, habitant tout sujet, et face au discours surmoïque (7) qui hante le sujet et l’empêche d’élaborer la béance, l’un des apports cliniques absolument novateurs de Lacan, consiste dans le fait de soutenir la création psychique d’un sinthome (8). Et cet apport clinique fondamental de Lacan s’est appuyé sur une invention théorique dans la lecture de Joyce, en premier lieu dans le séminaire XXIII, de 1975-1976, sur le sinthome.
Et c’est cela que Jean-Michel-Rabaté éclaire à sa manière, au plus vif et au plus crucial de la clinique psychanalytique, mais aussi au plus vif et au plus crucial de la créativité subjective en général : lorsqu’il en va pour le sujet de devenir psychiquement et discursivement vivant là où il pourrait psychiquement et discursivement mourir – ou là où il est psychiquement et discursivement non-vivant.
En cela, son livre nous permet d’appréhender en quoi la psychanalyse est bien un « nouveau discours » culturellement révolutionnaire (p. 11), qui a tant à apporter subjectivement, collectivement, et, justement, culturellement.
NOTES
(1) : Didier Fassin et Roland Rechtmann, L’empire du traumatisme, Flammarion, 2007.
(2) Voir entre autres Patricia Gherovici, Transgenre, Lacan et la différence des sexes, Stilus, 2021 ; Nicolas Evzonas, Devenir trans de l’analyste, PUF, 2024, particulièrement p. 410-411 ; Jonathan Nicolas, « A l’ombre des jeunes filles en fleurs, une esquisse des identités adolescentes », in Jonathan Nicolas et Thierry Goguel d’Allondans (dir.), Choisir son genre ?, Chronique sociale, 2022, p. 169-180.
[3] Dans leur Dialectique de la raison. Sur cette question, voir E. Roudinesco, Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre, Seuil, 2014.
[4] En écho à Derrida.
[5] La relation entre passeur et autorité est une question qui m’intéresse particulièrement et que j’ai élaborée à ma manière dans mon texte https://dimitrilorrain.org/2023/06/09/texte-que-peut-nous-dire-la-psychanalyse-de-lautorite-et-de-la-transmission-aujourdhui/
[6] Sur la question de la jouissance, je renvoie particulièrement à Darian Leader, La jouissance, vraiment ?, Stilus, 2020.
[7] Sur la dimension surmoïque du sinthome, voir particulièrement, Geneviève Morel, La Loi de la mère, Anthropos/Economica, 2008.
[8] Concernant le sinthome comme création symptômale, je renvoie à Geneviève Morel, et, dans le cas du sujet identifié trans, à Patricia Gherovici, Transgenre. Lacan et la différence des sexes, Stilus, 2021 : https://dimitrilorrain.org/2023/01/14/video-patricia-gherovici-transgenre-lacan-et-la-difference-des-sexes-stilus-2021/ https://dimitrilorrain.org/2023/01/14/video-patricia-gherovici-transgenre-lacan-et-la-difference-des-sexes-stilus-2021/
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Présentation du livre par l’éditeur :
« Le concept d’irritation amène à travailler la problématique de l’autorité avec Foucault, Luhmann et Lacan. Lacan, comme Socrate, « taon de la cité », rejoint Freud lorsqu’il manifeste son irritation face à Nordau et Viereck. Freud en vient à postuler la pulsion de mort comme fondamentale, tandis que Lacan, irrité-irritant, moins « auteur » que tisseur, passe de la logique du signifiant au temps (« taon ») biologique des pulsions. »
https://www.editions-stilus.com/lacan-lirritant.html
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De plus, j’aimerais ici relayer une passionnante vidéo avec Jean-Michel Rabaté présentant cet ouvrage. Il y dialogue avec Elisabeth Roudinesco à la librairie le Divan le 8 mars 2023. Luis Izcovich modère et présente cette rencontre. Dans ce débat fort élaboratif, se déploie, la parole si subtile, si fraîche, de Jean-Michel Rabaté, présentant sa lecture de Lacan et son travail pour un lacanisme ouvert, ainsi que son élaboration de la littérature, de la philosophie, des sciences humaines. Entre autres, l’on pourra aussi y trouver une réflexion sur la transmission de la psychanalyse dans la situation contemporaine, sur l’évolution culturelle aux Etats-Unis mais aussi plus généralement, où il vit (il enseigne à l’Université de Pennsylvanie), particulièrement en ce qui concerne les questions du genre et du racisme. Aussi nous donne-t-il à appréhender les spécificités – fécondes et conflictuelles – de cette évolution culturelle, en contraste avec la perspective dominante en France. Particulièrement en insistant sur les apports de la perspective intersectionnelle – qu’il considère comme déployant une féconde surdétermination de l’identité. En professeur à l’écoute de ses étudiants, il nous y donne aussi à entendre ce qui a lieu dans les jeunes générations, en termes de créativité mais aussi de fragilité psychique – celle-ci étant, je dirais, liée à un contexte global particulièrement difficile.
LE LIEN VERS LA VIDEO :SUR YOUTUBE (STILUS)
https://www.youtube.com/watch?v=cHaMXH9VKSU
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Jean-Michel Rabaté est professeur de littérature anglaise et de littérature comparée à l’Université de Pennsylvanie. Cofondateur de la galerie Slought à Philadelphie, éditeur du Journal of Modern Literature. En plus d’innombrables articles, il a publié une quarantaine de livres, sur la littérature, la psychanalyse, l’art contemporain, la philosophie, et particulièrement sur Beckett, Pound ou Joyce, Lacan, Derrida….
Il a dirigé le passionnant Cambridge Companion to Lacan, en 2003, avec des contributions de Bernard Burgoyne, Nestor Braunstein, Tim Dean, Judit Feher-Gurewich, Darian Leader, Deborah Luepnitz, Catherine Liu, Dany Nobus, Jean-Michel Rabaté, Dania Rabinovitch, Elisabeth Roudinesco, Charles Shepherdson, Colette Soler, Joseph Valente, Alenka Zupanzic.
Entre autres, il a publié Les Guerres de Jacques Derrida, Presses de l’Université de Montréal, 2016 ; Rire au soleil, Campagne Première, 2019 ; Rires Prodigues: Rire et jouissance chez Marx, Freud et Kafka, Paris, Stilus, 2021, et James Joyce, Hérétique et Prodigue, Paris, Stilus, 2022.
Parmi ses autres livres, que je ne peux tous citer ici, j’évoquerai :
Lacan, Bayard, 2005. Et plus récemment: Rust, 2018, Kafka L.O.L., 2018; After Derrida, 2018; Understanding Derrida / Understanding Modernism, 2019; Knots: Post-Lacanian Readings of literature and film, 2020; Rires Prodigues, 2021, Knots, Post-Lacanian readings of film, literature and culture, New York, Routledge, 2020.
Son site :
https://www.jeanmichelrabate.com
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Elisabeth Roudinesco est historienne de la psychanalyse, entre autres chargée de séminaire à l’Ecole Normale Supérieure.
Sur le blog, voir par exemple : https://dimitrilorrain.org/2021/10/30/penser-lantifreudisme-dextreme-droite-avec-elisabeth-roudinesco-2010/
